Sénèque, remède contre l’hédonisme de masse ?

Sénèque gravure

Sénèque est l’un des plus fameux philosophes latins que l’on connaisse. Stoïcien, il fut cependant vivement critiqué de son vivant à cause de son train de vie luxueux grâce à son rôle de précepteur auprès de Néron. Néanmoins, ses principaux traités que sont De Beata Vita, ou De Brevitate Vitæ, ont à cœur de démystifier les préjugés qui couraient à son égard, en réaffirmant la doctrine stoïcienne dont il s’efforçait de suivre les préceptes, sans pour autant de dédouaner de tout vice, comme il le rappelait souvent. Cela étant, son concept de « souverain bien », son rejet des passions terriennes et des vices, mais surtout ses attaques contre l’épicurisme, font de Sénèque un individu qu’on aurait tort de vouloir figer dans le temps. Ses propos demeurent d’une grande vivacité à l’égard de la société de consommation et de son hédonisme massifié, qu’il s’agisse aussi bien de la chrématistique qu’elle érigea en but absolu que de la massification des désirs et l’objectivation du corps qui en découle.

 LE SOUVERAIN BIEN CONTRE L’HÉDONISME DE MASSE

Le souverain bien correspond à l’idéal de vertu pour Sénèque, qu’il définit longuement dans son traité De Beata Vita. En bon stoïcien, il considère que ce souverain bien n’est autre que « l’âme qui méprise les évènements extérieurs et se réjouit par la vertu », ou « la force invincible de l’âme, ayant l’expérience des choses, calme dans l’action avec beaucoup d’humanité et un grand soin des gens qui l’entourent ». En bref, c’est un homme pour qui « le vrai plaisir est le mépris des plaisirs ». Seul le bien moral est bien, et inversement, tout le reste n’étant que des indifférences. C’est à partir de cette définition qu’il va s’opposer aux épicuriens qu’il considère, pour utiliser un raccourci peu académique, comme des hédonistes qui ne s’assument pas comme tels. Pour les stoïciens, et Sénèque le rappelle vivement, les plaisirs nous réduisent à l’esclavage pour leur seul profit ; ils incarnent une tautologie aussi inutile que vénale ; s’y adonner revient à s’éloigner de la vertu stoïcienne qu’est l’élévation de soi et l’épanouissement culturel. Comme il le dit lui-même, « la vertu, tu la rencontreras dans un temple, sur le forum, au sénat, debout devant les remparts, couverte de poussière, hâlée, les mains calleuses ». On y devine ici la chara des stoïciens, soit les bonnes affections qui sont le revers des mouvements irrationnels de l’âme auxquels Sénèque s’attaque, mouvements que sont la crainte, le plaisir et le désir, auxquels les stoïciens donnent pour équivalents vertueux la défiance, la joie et l’aspiration. Or, selon la doctrine épicurienne, le plaisir ne serait rien d’autre qu’un calcul rationnel, une planification consistant à écarter ceux qui pourraient engendrer de mauvaises conséquences. Nous ne sommes pas loin ici de la doctrine des personnages sadiens comme Juliette, pour qui le plaisir correspond à une jouissance mécanique et purement génitale, planifiée comme une usine de l’orgasme, et c’est précisément en cela que les stoïciens s’opposèrent grandement aux épicuriens ; ces derniers planifient les plaisirs futurs, tandis que les stoïciens considèrent que la temporalité de la moralité est le présent, passé et futur ne dépendant pas de l’homme ; l’un lui étant définitivement hors de portée, ainsi qu’aux dieux, l’autre étant à venir. C’est justement ce qu’affirme Sénèque, « le plaisir est le plus souvent en fuite [à noter que Sénèque employa le même terme que celui consistant à échapper à des poursuites judiciaires, c’est dire la dimension péjorative qu’il en donne], à la recherche de l’obscurité autour des bains, des étuves, et des lieux où l’on craint la police, mou, sans nerf, imbibé de vin ou de parfum, pâle, fardé, cadavre embaumé d’onguent ». Cela n’est pas sans rappeler la fameuse citation de Pasolini à propos du dévoiement des corps par la société de consommation : « Le portrait-robot de ce visage encore blanc du nouveau Pouvoir attribue vaguement à celui-ci même des traits « modernes », dus à la tolérance et à une idéologie hédoniste parfaitement autosuffisante : mais également des traits féroces et en substance répressifs : la tolérance est, en effet, fausse, car en réalité aucun homme n’a jamais dû être à un point normal et conformiste comme le consommateur ». Or, c’est toujours sous couvert d’épicurisme que l’hédonisme de masse bat son plein ; sous couvert de vouloir profiter des petits plaisirs de la vie dans une juste mesure, l’on en est venu en réalité à justifier le besoin toujours plus croissant de consommer, mais aussi de jouir ; bref, d’augmenter le plaisir. Ce dernier, par ailleurs, est plus que jamais l’objet de calculs visant à mettre au point les propagandes consuméristes qui enjoindront le quidam à se laisser emporter par les sirènes hédonistes du progrès tel qu’il est admis aujourd’hui par le marketing et la communication. Le plaisir est parfaitement réifié, dans la logique évolution du logiciel épicurien que dénonce Sénèque dans son traité.

« Comme des mortels, vous craignez tout, mais comme des immortels, vous désirez tout »

-Sénèque-

Toutefois, Sénèque n’affirme pas non plus qu’il faille vivre pauvre comme Diogène, mais il en appelle à la vertu et la sagesse pour se détacher des biens matériels. Les richesses terriennes, si elles peuvent améliorer la vie du sage, ne doivent pas devenir son but ; « le sage, en effet, ne s’estime pas indigne des dons de la Fortune : il n’aime pas les richesses, mais il les préfère. Ce n’est pas dans son âme qu’il les accueille, mais dans sa maison ». Sénèque exècre la chrématistique, comme il le répète à plusieurs reprises dans De Beata Vita, « chez moi, les richesses n’occupent qu’une place, chez toi, la place principale ; en fin de compte, les richesses m’appartiennent, tu appartiens aux richesses ». Les stoïciens rejettent l’accumulation des biens et des richesses tout comme ils rejettent toute autre passion vénale et les vices, en leur opposant des « préférables », dont la richesse fait partie. Si les renier serait idiot, car ils sont le fruit de la Fortune, leur consacrer sa vie entière est une faute.

LE STOÏCISME CONTRE LE GÉNOCIDE CULTUREL

 Pour les stoïciens, le seul remède, mais aussi le seul but qui vaille dans la vie, est l’épanouissement intellectuel, seulement, Sénèque relevait déjà dans son autre traité De Brevitate Vitæ l’accaparement des hommes par les vices terriens. Comme un écho à notre société de consommation fascisante et totalisante, il se fait le contempteur sévère des passions vénales qui empêchent l’Homme de se consacrer à lui-même. « Les vices harcèlent, encerclent de toute part. Ils ne permettent ni de se relever, ni de lever les yeux pour distinguer la vérité, mais  ils pèsent de tout leur poids sur les hommes immergés, empalés dans la passion, sans jamais les laisser revenir à eux », ce qui n’est pas sans faire écho au désarroi de Pasolini lorsqu’il disait que  « la fièvre de la consommation est une fièvre d’obéissance à un ordre non énoncé. Chacun ressent l’anxiété dégradante d’être comme les autres dans l’acte de consommer ».

« Enfin, tout le monde convient qu’un homme occupé ne peut rien mener à bien, ni l’éloquence, ni les arts libéraux, puisqu’un esprit distrait ne reçoit rien en profondeur, mais rejette tout, comme si on voulait le gaver »

-Sénèque-

Si le vice « empale » l’Homme dans la passion, l’enferme dans une bulle matérialiste, il ne peut récupérer le temps qu’il perd, et encore moins s’élever intellectuellement et culturellement. À cela, Sénèque rassemblait sous le terme générique d’occupati tous ceux qui sont justement « occupés », que ce soit par leurs obligations ou leur oisiveté, ou par le vice, dévoyant ainsi la notion de carpe diem au profit d’une rationalisation de l’espace et du temps. Il en exclut cependant le loisir, auquel il donne un sens autre que l’acception dans lequel nous l’entendons. « Ils ne sont pas hommes de loisir, ceux dont les plaisirs ont beaucoup à faire ». Ces plaisirs, qu’ils consistent à « se griller soigneusement le corps au soleil » ou « s’appliquent à d’inutiles études », font tout autant perdre la durée de vie que la nature nous octroie. Or, pour Sénèque, « seuls sont hommes de loisir ceux qui se consacrent à la sagesse », enseignement dont nous devrions tirer toute la justesse en ces temps de marasme hédonistique ! La sagesse, c’est cette capacité à « discuter avec Socrate, douter avec Carnéade, nous reposer avec Épicure, vaincre la nature humaine avec les stoïciens, la dépasser avec les cyniques ». Ce dernier point est très important, car selon les stoïciens, comme Chrysippe, l’âme humaine est naturellement prédisposée à certaines « maladies » que sont les vices susmentionnés jusqu’alors. La vertu dont se réclament les stoïciens, dont Sénèque, est leur combat, et le souverain bien n’est autre que la victoire totale de la vertu sur le plaisir. Les études, comme incarnation de la Technique au sens où l’entendait Bernanos, tout comme l’hédonisme, sont pour Sénèque des maladies de l’âme qu’il convient de purger, car ils détournent l’Homme de la sagesse, soit de toute élévation culturelle. Or, pour retrouver du temps, il est nécessaire de se détacher des contingences terriennes qui nous occupent, au même titre qu’il faille se détacher des richesses matérielles qui nous feraient perdre de vue le bien. Nietzsche ira encore plus loin dans ce constat, allant jusqu’à affirmer que « celui qui ne dispose pas des deux tiers de sa journée pour lui-même est un esclave, qu’il soit d’ailleurs ce qu’il veut : politique, marchand, ou érudit ». Cette critique du temps occupé par des activités vaines, qu’elles fussent vénales ou professionnelles, oisives ou techniques, est l’autre facette que nous retrouvons aujourd’hui érigée en dogme absolu par la société de consommation.

 

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