Rationalisation et fin de l’art

EveryBody

« Il est encore une erreur fort à la mode, de laquelle je veux me garder comme de l’enfer », commence une célèbre citation de Baudelaire. Si le poète maudit parlait du progrès technique notamment, il est d’une autre erreur que nos sociétés de raison appliquent avec zèle dont il conviendrait urgemment de se garder ; celle de la rationalisation à outrance de l’Art, donc du Beau, du subjectif, bref, de ce qui touche au ressenti et à l’irrationnel. Cette course effrénée au nom de la Technique, après avoir dévasté le temps, l’espace et les hommes, s’attaque de plus en plus au dernier rempart qui lui faisait encore résistance. Nous observons de plus en plus, ces dernières décennies, une volonté névrotique de rationaliser ce qui, par essence, ne peut pas l’être, rationalisation qui passe par une traduction technicienne des moyens de reproductions et de développement artistiques et littéraires.

Ces moyens, d’une logique purement capitalistique, s’incarnent dans ces myriades de manuels à la noix voulant expliquer au lecteur un peu trop stupide qu’il y a une certaine manière d’écrire tel récit, telle scène, tel personnage si l’on veut que cela fonctionne, ou lui délivrer les clefs des voies impénétrables de l’art contemporain. En réalité, ces frasques mercantiles ne valent que pour elles-mêmes, c’est-à-dire rien. Ces espèces de rationalisation à la petite semaine en tant que produits des imbéciles collaborateurs de la Technique engendrent des dégâts considérables dans la créativité artistique et littéraire, en vendant l’idée saugrenue qu’il y aurait justement une ou plusieurs « techniques » assurant la réussite de pareilles entreprises, mais leurs géniteurs, se posant comme nouveaux prophètes du marketing, mais sans trop l’affirmer, de peur qu’on se rende compte de l’escroquerie.

Un cas symptomatique de ce rationalisme maladif pourrait se trouver dans ce qu’on appelle pompeusement le monomythe, autrement nommé « La voie du héros », et théorisé par Joseph Campbell dans son ouvrage Le Héros aux Mille Visages, et dont le propos fut décrié par le milieu universitaire en proportion de sa réussite commerciale. Ce succès peut s’expliquer facilement en ce que la théorie de Campbell propose, somme toute, une version rationnelle des mythologies en leur imputant un universalisme dont la clef de son raisonnement réside dans une tautologie hasardeuse où, pour reprendre le mot d’Alan Dundes dans Narration Sacrée, « il se contente d’affirmer simplement l’universalité plutôt que de prendre la peine de la prouver par des documents ». Drusilla French analysera plus finement dans sa thèse Le Pouvoir du Choix le processus scénaristique du monomythe, remarquant que la théorie de Campbell affirme en réalité un « cadre de référence en répétant avec insistance qu’un certain type de voyage héroïque est reconnu universellement comme le chemin vers la divinité et la plus haute forme d’individuation ». L’on saisit dès lors le succès commercial et marketing de la chose, qui trouva sa quintessence dans Star Wars, et qui continue de galoper comme une fièvre qui aurait saisi tous les acteurs de diffusion littéraire et cinématographique d’aujourd’hui. Campbell n’a rien fait de moins qu’une méthodologie prétendument universelle qui affirme qu’en réalité, il n’y a en fin de compte qu’une seule structure pour tous les récits, quels qu’ils soient, quand bien même cette structure serait cryptique dans tel ou tel récit. En prenant ce modèle comme étalon de création, imposé par les canons commerciaux des producteurs et éditeurs, le monomythe tua toute possibilité de produire des récits originaux, au profit d’une recette qui fonctionnerait à tous les coups, conforme aux intérêts de culture de masse que sont la reproduction à moindre coût et l’écoulement des stocks d’un produit standard et produit à la chaîne. C’est en réalité une vaste opération d’homogénéisation et de standardisation de la créativité, analogue à celle produite sur les corps, puisque découlant du même mal qu’est le consumérisme. En rationalisant la créativité littéraire, l’on en vient à la réifier pour la rendre plus contrôlable, rentable et, dès lors, vendable comme n’importe quel autre bien sur un étal avec les quelques nuances nécessaires afin que le lecteur ait l’impression de lire autre chose et continue de consommer ce que les éditeurs lui proposent tout en l’assommant de slogans publicitaires de mauvais goût à l’image de ceux observables dans la presse récréative. Tous les nouveaux auteurs apportent une révolution littéraire, tous ont un style merveilleux, bref, nous en revenons à la critique de Julien Gracq dans son pamphlet La littérature à l’estomac, où il compare avec justesse les désastres du marketing sur la littérature qui nivelle l’auteur à un poulain auquel on fait faire un tour de piste sous les applaudissements critiques provoqués par un chauffeur de salle. Comme l’affirmait Pasolini, « la « culture de masse » ne peut être une culture ecclésiastique, moralisante et patriotique. Elle est directement liée à la consommation, qui a des lois internes et une autosuffisance idéologique capables de créer automatiquement un pouvoir qui ne sait plus que faire de l’Église, de la Patrie, de la Famille et autres semblables lubies ».

Cela étant, cette rationalisation à outrance se trouve aussi dans l’art à proprement parler. En réalité, à défaut d’être en capacité de créer des élevages de Caravage ou de Van Gogh, puisque le propre des artistes est, quelque part, d’avoir un talent et non pas d’être le quidam qui décide un jour, de bon matin, de devenir peintre ou sculpteur, la culture de masse en a conçu un autre, conforme à ses exigences. Un nouveau type d’art, ou plutôt de non-art, a donc vu naturellement le jour, qui puisse être quantifié, mesuré, mais surtout calculable et à même de se conjuguer avec les impératifs de l’économie de marché. Pour citer une nouvelle fois Pasolini : « La peinture abstraite est moderne, au sens courant du mot; pour moi elle est au contraire très vieille: putet, quatridauna est. Produit typique, gloire du néo-capitalisme, elle le représente parfaitement; elle obéit parfaitement à son exigence de non-intervention de la part de l’artiste: “Artiste, occupe-toi de tes affaires intérieures! Que ton art soit le graphique de ton intimité, même la plus secrète, même la plus inconsciente!” Voilà ce que le capital exige de l’artiste. Et le peintre abstrait, triomphalement, exécute son ordre: perdu dans les délices et les angoisses de son intimité, il a même le privilège de pouvoir garder son orgueil. De croire qu’il obéit à l’inspiration la plus secrète et la moins… bourgeoise ». C’est le cas du sordide spectacle « EveryBody » qui fait étalage d’un homme « multiculturel » et « transgenre » qui apparaît sous les traits d’une monstruosité de toile que Lovecraft n’aurait pas reniée pour décrire les engeances dégénérées d’humains et de Profonds. Ce n’est plus la vie qui imite l’art, mais l’art qui imite la vie, ce qui constitue un nivellement sans précédent de l’idéalisme et de l’onirisme que constituait l’art vers une vision sordide de la réalité. Aligner l’art au réel n’a rien d’anodin, il s’agit tout bonnement d’empêcher l’imaginaire collectif de rêver, de s’évader, en l’emprisonnant dans une dimension terrienne et matérialiste ; et ce quoi qu’en disent certains ahuris gonflés de références plus onanistes les unes que les autres. De même, voir cette pseudo-artiste suisse enfourner des œufs dans son vaginarium pour ensuite les expulser depuis une poutre de gymnastique n’est ni artistique, ni subversif ; c’est simplement cette exhibition de l’intime, faire du corps un utilitaire en vue de provoquer le fameux « buzz », mais surtout, cela démontre la corrélation évidente entre objectivations du corps et de l’art. Tous deux sont « rationalisés » par la raison pure du capitalisme, et donc perçus comme des objets présentant un moyen comme un autre d’accroître sa notoriété et ses richesses matérielles. Tout cela concourt au vaste désenchantement du monde, en le transformant en une mécanique froide et impersonnelle, où seuls automates dépourvus de sensibilités et Technique règnent en maître.

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