La réification des pulsions chez Sade

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Figure légendaire de la littérature française, suscitant aussi bien le mépris que la fascination, le Divin Marquis demeure aujourd’hui probablement l’auteur le moins bien compris en Europe, et notamment en France. Relégué au statut de libertin dont la pensée porterait déjà en germe l’appréhension fasciste des corps, ou la libéralisation sexuelle des libertaires de Mai 1968, les préjugés qui gravitent autour de Sade n’ont pas terminé de le rendre inextricable à la nébuleuse dans laquelle ses détracteurs l’ont savamment embrumé. Pourtant, la pensée sadienne est plus complexe que ce que certains voudraient nous faire croire, et son propos sur le corps – tel qu’on peut le voir dans Justine, ou les malheurs de la vertu, mais surtout dans Juliette, ou les prospérités du vice – laisse entendre une discordance dans l’interprétation dominante du Marquis, à qui le qualificatif de sadisme ne sied guère. En réalité, Sade a plus de points communs avec Kant qu’avec l’image qu’on a pris soin de lui façonner, et ses ouvrages tiennent plus d’une autre critique de la raison pure, soit de l’Aufklärung, qu’une ode bête et vulgaire de l’anarchie sexuelle, et sans doute est-ce pour cela que Pasolini choisit ses 120 Journées de Sodome pour son dernier film.

LA RÉIFICATION DES PULSIONS PAR LEUR RATIONALISATION

Adorno et Horkheimer analysent longuement le propos sadien quant aux corps, et à la réification des pulsions sexuelles, dans leur fameux ouvrage La Dialectique de la Raison. Si le débat entre les liens évidents entre Kant et Sade perdure toujours pour définir quelle est la nature exacte de ces liens – opposition ou complément des deux pensées – il n’en reste pas moins qu’une lecture attentive de l’histoire de Juliette délivre une tout autre interprétation que celle du premier degré. Sade exploite longuement le dogme de la Raison engendré par l’Aufklärung, cette idée que dénonçait déjà Kant dans sa Critique de la Raison Pure, où la Raison supplante toute superstition, ne laisse place à aucun doute ; bref, un paradigme où la Raison a remplacé toutes les idoles pour en devenir une elle-même, unique, totalitaire et totalisante. Cette rationalisation à marche forcée est le lit de Juliette dans le roman éponyme du Divin Marquis ; en bonne logicienne, seule la Raison domine ses réflexions et ses fantasmes, puisque pour la Raison, les pulsions et les corps ne sont que des choses. L’humain n’est pas de l’ordre du rationnel, or, c’est la Raison pure qui, dans sa volonté totalisante, les ramène à quelque chose qu’elle puisse appréhender.

Cette réification, ou objectivation, des pulsions entraîne naturellement celle des corps, et donc leur planification. Les orgies auxquelles s’adonne Juliette sont en réalité extrêmement planifiées, encore plus que n’importe quelle entreprise taylorienne ; pas un seul orifice, pas une seule position, ne sont oblitérés durant l’acte. Le rapport sexuel est réduit à la seule jouissance mécanique, sans plaisir. Les sentiments y sont proscrits, puisque de l’ordre de l’irrationnel, comme l’explique si bien Clairwill à Juliette : « Mon âme est dure, et je suis loin de croire la sensibilité préférable à l’heureuse apathie dont je jouis ». L’amour est symbole de faiblesse, de charité, s’y adonner revient à s’exposer au malheur et à la souffrance, alors qu’il est plus simple selon lui de demeurer dans l’apathie en concevant le sexe comme un acte clinique, dont la jouissance et son degré sont calculés, planifiés. Une telle dissociation, qui mécanise le plaisir et déforme la passion en leurre, attaque l’amour dans son centre vital.

Or, les conséquences de cette réification qui caractérisèrent si bien les régimes fascistes en Italie et en Allemagne ne sont que le produit de la Raison pure telle qu’elle fut engendrée par l’Aufklärung. Sade ne fait que démontrer son absurdité, aussi grostesque que monstrueuse. Les orgies de Juliette, sa déification du péché et sa volupté à détruire la civilisation par des armes rationnelles, sont autant d’éléments qui constituent les caractéristiques du productivisme. Le corps réifié est un centre de production sexuelle, dont la jouissance n’est que le résultat d’une planification calculée cliniquement, c’est un taylorisme qui précéda son nom. Il ne faut pas oublier que Sade fut contemporain de la première révolution industrielle, ainsi que de la Révolution Française. Il vit lui aussi l’émergence du machinisme qui effrayait déjà Rousseau, et il transposa ce prométhéisme mécanique tout au long de son œuvre, dépeignant le triomphe de la pensée mécanique totale sur la pensée organique jusqu’aux relations intimes elles-mêmes. Le sexe féminin est utilisé par Juliette dans sa seule fonction génitale, et non plus comme réceptacle sentimental. La jouissance n’est plus qu’une forme mécanique de l’accroissement du plaisir, c’est la jouissance d’une consommation du corps, et non plus d’une sublimation d’icelui. Le corps n’est guère plus qu’un engin dédié entièrement à l’utilitarisme hédonistique, tel qu’on le retrouve dans nos sociétés modernes, où la marchandisation du corps n’est qu’une nouvelle évolution de cette réification. En faisant de l’homme une chose, son corps devint lui aussi un bien comme n’importe quel autre, sur lequel nous n’aurions d’autre utilité qu’un usufruit sordide.

DE SADE À PASOLINI

Ceci explique certainement le choix de Pasolini d’adapter les 120 Journées de Sodome au grand écran. Comme l’expliquait Patrick Vassort dans son article « Sade et l’esprit du néolibéralisme » du Monde Diplomatique, ce roman fait apparaître « trois principales rationalisations : celle de l’espace, celle du temps, et celle du corps en tant qu’appareil de production »  – qui sont à la base de l’économie politique des sociétés capitalistes –, chose que le poète frioulan n’eut de cesse de combattre et de dénoncer. En reprenant la trame des 120 journées pour la transposer aux derniers jours de la République Sociale Italienne, Pasolini ne fit en réalité que rendre à César ce qui appartient à César. Seulement, loin de restreindre l’objectivation du corps au fascisme, Pasolini se sert du film et de l’œuvre sadienne comme allégorie de la société de consommation, démontrant une nouvelle évolution du fascisme, qui cette fois revêt les atours de l’hédonisme de masse glorifié par la « libération » sexuelle, qui fut en réalité une libéralisation, comme on ouvre un service public à la concurrence. La recherche obsessionnelle de la jouissance est alignée sur celle, tout aussi obsessionnelle, du capital ; le corps n’est plus qu’un objet de consommation comme un autre, ordonnancé par ce Nouveau Pouvoir qui « au lieu de manipuler les corps à la manière atroce d’Hitler, les manipule d’une autre façon, mais il réussit toujours à les déformer, à en faire une marchandise », comme il l’écrivait dans ses notes sur Salò, rejoignant en cela le constat d’Adorno et d’Horkheimer : « dans la société industrielle, l’amour est réduit à néant ». La conjugaison pasolinienne de Sade avec la dénonciation de l’horreur consumériste n’est en réalité qu’une actualisation du logiciel sadien. Ce faisant, Pasolini pourrait bien être l’un des rares, et le dernier, à avoir réellement compris le Divin Marquis, en voyant que le mal radical se trouvait dans la Raison pure, aujourd’hui génitrice des logiques libéristes – le libérisme, tel qu’il fut défini par Benedetto Croce, étant une « morale hédoniste et utilitaire qui considère la satisfaction maximale des désirs en tant que tels comme un critère du bien » en érigeant l’économie de marché en « loi suprême de la vie sociale » – que sont le Marché, le Rendement, et l’Efficience, que Bernanos rassemblait sous l’unique appellation de « Technique ». L’idée d’humain « augmenté », la marchandisation du corps, ou l’hégémonie positiviste qui désire faire de lui et de ses fruits un vulgaire objet de contrat, ne sont que les évolutions logiques d’une civilisation toujours plus engoncée dans son absolutisme rationnel, où l’être n’est plus considéré comme être, mais comme chose.

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