Le corps pamphlétaire dans l’Enfer dantesque

Enfer 3

La Divine Comédie est le canon poétique italien le plus connu, et la seule œuvre de Dante Alighieri qui habite l’imaginaire collectif, du moins est-ce le cas pour son Enfer. Bien que beaucoup lui prêtent une portée mystique, sous couvert de quête initiatique, la réalité du poème épique est toute autre. Comme le rappelait James Burnham, Dante Alighieri était surtout un politicien raté, banni de la ville de Florence par les guelfes noirs, même après sa mort puisque le décret ne fut abrogé qu’en 2008. C’est pendant son exil qu’il rédigea de nombreux traités politiques, notamment sur le pouvoir temporel et spirituel, mais surtout sa Divine Comédie, qu’il est indispensable de replacer dans le contexte susmentionné. Si elle demeure une œuvre poétique majeure du patrimoine littéraire italien, contribuant à réaliser les vœux que son auteur exprimait dans De vulgari eloquentia, son premier but est cependant autre. La Divine Comédie, et notamment l’Enfer, est un pamphlet politique dont la violence est proportionnelle à l’originalité de sa trame. Ce que Dante ne put gagner sur le champ politique, il le fit sur le champ poétique, nous rappelant que la littérature était alors pleinement assumée comme arme de propagande se substituant à l’action du politique quand cette dernière se révélait insuffisante.

L’allégorie du péché au travers du corps dans l’Enfer dantesque n’est en réalité pas une idée neuve au moment de sa rédaction. La souffrance physique incarne le prix de la rédemption dans le catholicisme depuis des siècles. Le corps, par sa souffrance, assure à l’Homme le pardon du péché originel. Il n’est ainsi guère étonnant de retrouver la même dialectique dans la Divine Comédie, notamment l’Enfer et le Purgatoire, à la différence que le châtiment corporel dépende directement de la spécificité du péché commis du vivant du pécheur. C’est précisément là que réside l’originalité du poème dantesque : en offrant une structure à l’Enfer, en décrivant les effets éternels des péchés qui lui permettent d’incriminer ses adversaires politiques, le Florentin offrit un imaginaire puissant pour les lecteurs de ce début de Renaissance italienne, mais aussi un pamphlet mystique contre lequel ses rivaux eurent toutes les difficultés à démontrer la portée politicienne, pourtant aussi importante, sinon plus, que la portée poétique et linguistique. En réalité, la Divine Comédie est une œuvre protéiforme ; elle sert à Dante Alighieri de régler ses comptes de politicien frustré, mais aussi de mettre en application ses propres vœux quant à l’émergence d’une langue nationale. C’est à ce titre qu’on dit de lui qu’il est l’une des « trois couronnes » de l’italianité, aux côtés de Boccace et Pétrarque.

Cela étant, le traitement du corps dans l’Enfer demeure frappant, dans la mesure où Dante le met de scène de manière avilie. L’Enfer dantesque suppose le dévoiement de l’humanité en étant le reflet du monde des vivants, impliquant par là son destin lors du jugement dernier. Le cas le plus représentatif peut être le deuxième giron du Chant XIII, où les suicidés sont désignés comme ceux « qui ont rejeté leur corps », transformés en arbres noueux harcelés par des harpies jusqu’au jugement dernier, où ils seront condamnés à accrocher leurs dépouilles à ces mêmes arbres sans pouvoir les réintégrer. Il en est de même pour les schismatiques ou les alchimistes, dont le corps se fait le reflet de leurs péchés. Mahomet est ainsi coupé en deux, et les alchimistes, en tant que faussaires, sont atteints de la lèpre, symbole de leur volonté d’altérer la nature. Cela étant, outre le caractère mystique que confère Dante à ces damnations, leur dimension pamphlétaire demeure toujours prégnante, et permet au poète de confondre son jugement personnel, politique et moral, avec le jugement divin. Porter sa condamnation sur le corps est cohérent dans la mesure où la philosophie occidentale, avant Descartes, ne dissociait pas le corps de l’âme, au contraire. Le corps était une prison dont seule la rédemption pouvait sauver les Hommes ; le châtiment infernal, peu importe sa mise en scène, symbolise l’attachement éternel de la souffrance de l’âme à celle du corps. Le pamphlet mystique de Dante dévoile ainsi tout son génie, mais aussi toute sa jalousie transformée en haine contre ceux qui l’ont combattu.

C’est sans doute cela que Pier Paolo Pasolini avait voulu actualiser dans sa Divine Mimésis, véritable transposition de l’Enfer dantesque dans notre réalité consumériste et capitaliste. Le poète frioulan décrit en effet l’opposition des corps de la mondanité à ceux des prolétaires, non seulement dans leur manière de se vêtir, mais de parler, aussi bien verbalement que gestuellement, c’est ce « portrait-robot de ce visage encore blanc du nouveau Pouvoir attribue vaguement à celui-ci même des traits « modernes », dus à la tolérance et à une idéologie hédoniste parfaitement autosuffisante ». Seulement, Pasolini quitte rapidement la dialectique du corps pour aborder celle du dualisme entre langage mondain, celui de la Technique, et langage vernaculaire. La symbolique est la même, mais elle s’attaque à une autre incarnation réelle de l’âme qu’est la langue. Les deux cas traitent en filigrane le destin de l’âme par le corps, bien que le poète frioulan disserte tout aussi longuement sur le langage, autre point cher à Dante, mais qui ici se retrouve au cœur de la réflexion, alors que chez le Florentin, c’était par le toscan comme langue d’écriture.

Hélas, l’œuvre inachevée ne laissa pas d’indice sur ce que l’on aurait pu trouver au fin fond des enfers pasoliniens, sinon l’Œuvre d’Accroissement des Peines Infernales, dont la connotation sadomasochiste donne une idée claire de l’absence de manichéisme. La spécificité de la transposition pasolinienne réside en le fait que son enfer est la fabrique du Même ; seuls ces Robots que haïssait Bernanos avant lui le peuplent. Ils sont physiquement identiques, vêtus à l’identique, et utilisent le même langage déraciné identique ; bref, ce sont ceux qui « ont fait de leur condition d’égalité et du manque de singularité une fois et une raison de vivre : ils ont été les moralistes du devoir d’être comme tout le monde », des consommateurs acculturés, résolument enfermés dans leur anonymat, parce que « celui-là même qui participe à la production aura toujours les mêmes traits du consommateur ». Chez les deux poètes, l’Enfer est utilisé comme pamphlet contre leurs contemporains. Les politiciens qui le chassèrent de Florence pour Dante, les moralistes égalitaires et le consommateur acculturé pour Pasolini.

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