La représentation du corps dans l’œuvre pasolinienne

Salò 1

Le corps occupe une place centrale dans la pensée pasolinienne. Aussi bien à travers ses films que ses livres, le corps est l’allégorie des conditions politiques, sociales, et surtout culturelles, que les individus subissent du fascisme consumériste. Alors que sa fameuse Trilogie de la Vie partait du postulat que le corps était le dernier rempart contre la colonisation du consumérisme, le poète dut se résigner à l’idée qu’il en était tout autrement, ce qui l’amena à abjurer ces films mettant en scène une certaine frivolité dans le rapport charnel entre les protagonistes. Comme il l’affirmait, « le nazisme a commis cet acte de manière grossière, grand-guignolesque, atroce, directe. Mais, depuis, le pouvoir n’a pas changé. Le pouvoir, à présent, au lieu de manipuler les corps à la manière atroce d’Hitler, les manipule d’une autre façon, mais il réussit toujours à les déformer, à en faire une marchandise ». Si Salò constitue la quintessence de la dialectique du corps de Pasolini, il ne faut pas négliger pour autant sa portée au travers de son œuvre globale. Si l’on se souvient ainsi des « jeunes aux cheveux longs », nous pouvons aussi citer Théorème, son discours polémique sur l’avortement, son appréhension de la fausse révolution sexuelle post-68 comme libéralisation voulue par le pouvoir hédoniste, ou encore sa crainte pour l’avenir de l’homosexualité, qui procèdent – ou finiraient par procéder – de l’objectivation du corps. Pétrole constitue enfin sa dernière œuvre – que certains constructivistes tentèrent vainement d’instrumentaliser pour s’approprier la pensée protéiforme du poète – où l’on trouve le concept encore flou d’in-carne, plaçant le corps dans un rapport double, à la fois avec l’être et le monde.

LE CORPS OBJECTIVÉ

L’objectivation du corps est, pour Pasolini, la démonstration que la société de consommation est un nouveau fascisme, car totalitaire, et totalisante. L’objectivation du corps revient à, selon la définition du poète, la conceptualisation hédoniste du corps, qui n’est plus qu’un moyen de jouissance et de consommation immédiate, comme n’importe quel vulgaire consommable. Plus précisément, l’on pourrait en fait parler de réification, du fait que ce Nouveau Pouvoir, héritier de la Raison pure des Lumières, ne conçoit plus l’individu comme être humain, mais comme une chose. Le corps, dans la filmographie tardive de Pasolini, lui permet justement de démontrer toute l’étendue de cette objectivation comme nivellement brutal et totalitaire du monde. Comme il l’écrivait dans ses Lettres Luthériennes, « la société préconsumériste avait besoin d’hommes forts, donc chastes. La société de consommation a besoin au contraire d’hommes faibles, donc luxurieux  »

« Aujourd’hui, la liberté sexuelle de la majorité est en réalité une convention, une obligation, un devoir social, une anxiété sociale, une caractéristique inévitable de la qualité de vie du consommateur […] Le résultat d’une liberté sexuelle “offerte” par le pouvoir est une véritable névrose générale. La facilité a créé l’obsession ; parce qu’il s’agit d’une obsession “induite” et imposée, qui dérive du fait que la tolérance du pouvoir concerne uniquement l’exigence sexuelle exprimée par le conformisme de la majorité »

-Pier Paolo Pasolini-

Concrètement, cela se traduit par une massification des désirs découlant de leur réification, un dénigrement des valeurs, des cultures locales, et de la culture nationale (entendue comme les caractéristiques paradigmatiques d’un peuple, qui permettent de le distinguer tout simplement d’un autre), au profit d’une standardisation, d’une culture de masse qui est en fait un hédonisme de masse. Pour tourner son Évangile selon Saint-Mathieu, Pasolini avait choisi ses acteurs parmi des Italiens du Sud de l’Italie ; dix années après, il se rendit compte, avec effroi, qu’il ne lui aurait été plus possible de tourner le film, tant la télévision et le consumérisme avaient uniformisé les individus, chacun d’eux transformés en « homme-masse ». Les corps sont ainsi objectivés d’une première manière, en ce qu’ils sont tous semblables, devenus des « automates laids et stupides adorateurs de fétiches », parce que leur réalité est « violée, manipulée, déformée par le pouvoir de consommation : plus, cette violence sur les corps est devenue la donnée la plus macroscopique de la nouvelle époque humaine ».

L’objectivation du corps est donc celle-ci ; d’une part l’on prend un modèle standardisé et promu par la communication des médias de masse comme celui vers lequel chaque individu devrait tendre, d’autre part, le corps n’est plus l’enveloppe de l’âme, mais un objet de consommation hédoniste propre. C’est la thématique de Salò, ou les 120 journées de Sodome, tirée du roman éponyme du Marquis de Sade. En transposant le récit à la fin de la République Sociale Italienne, Pasolini cherche à démontrer deux faits, le second découlant logiquement du premier. L’allégorie la plus évidente du film, est bien sûr celle consistant à aligner le consumérisme sur le fascisme, en faisant d’icelui le vecteur de l’orgie sadomasochiste qui rendit le film si controversé. La débauche de corps nus, torturés, souillés et humiliés dans ce qu’ils ont de plus intime, est la conséquence totalitaire et totalisante voulue par le nouveau Pouvoir. Comme il le démontrait, « le nouveau fascisme, la société de consommation, a profondément transformé les jeunes; elle les a touchés dans ce quils ont dintime, elle leur a donné dautres sentiments, dautres façons de penser, de vivre, dautres modèles culturels. Il ne s’agit plus, comme à l’époque mussolinienne, d’un enrégimentement superficiel, scénographique, mais d’un enrégimentement réel, qui a volé et changé leur âme. Ce qui signifie, en définitive, que cette « civilisation de consommation » est une civilisation dictatoriale. En somme, si le mot de « fascisme » signifie violence du pouvoir, la « société de consommation » a bien réalisé le fascisme ».

« Tant que tous, bourgeois et ouvriers, s’amasseront devant leur téléviseur pour se laisser humilier de cette façon, il ne nous restera que l’impuissance du désespoir »

-Pier Paolo Pasolini-

C’est en choquant que Pasolini souhaitait démontrer la réalité de l’objectivation du corps, parce que la manufacture du consentement endormait déjà toute révolte, parce qu’« il n’est pas vrai que, de toute façon, l’on avance, disait Pasolini. Bien souvent l’individu, tout comme les sociétés, régresse ou se détériore. Dans ce cas la transformation ne doit pas être acceptée: son « acceptation réaliste » nest en réalité quune manœuvre coupable pour tranquilliser la conscience et continuer son chemin ». Que sont les Dieux du Stade, les Anges de la Téléréalité, et autres lubies hédonistes glorifiant un certain type de corporéité qui jetterait un opprobre implicite sur tout ce qui ne rentrerait pas dans le moule de la fabrique du Même, sinon une vaste entreprise ayant réussi à faire du corps une marchandise comme n’importe quelle autre ? Les canons de beauté du consumérisme ne se fondent pas sur le Beau, mais sur la même volonté d’homme nouveau qui animait les régimes totalitaires de la moitié du XXe siècle. C’est un apollinisme dévoyé, et engendré directement par la libéralisation – et non révolution ou libération – sexuelle post-Mai 1968. Ce que réclamaient les masses libertaires d’alors n’était point un droit à l’amour, mais un droit – et même un devoir – à la jouissance. « Cette révolution capitaliste, du point de vue anthropologique, c’est-à-dire quant à la fondation d’une nouvelle « culture », exige des hommes dépourvus de liens avec le passé (qui comportait l’épargne et la moralité). Elle exige que ces hommes vivent, du point de vue de la qualité de la vie, du comportement et des valeurs, dans un état, pour ainsi dire, d’impondérabilité — ce qui leur fait élire, comme le seul acte existentiel possible, la consommation et la satisfaction de ses exigences hédonistes ». L’avortement était un sujet épineux pour le poète. S’il pouvait constituer un certain progrès sanitaire, ne risquait-il pas, dans le même temps, de tuer la sacralité de la vie ? Pasolini craignait que l’avortement ne soit le prolongement de cette logique consumériste. Si le corps est un bien consommable, quel intérêt y aurait-il à le protéger d’une grossesse non désirée ? Si toutes les barrières des pulsions hédonistes sont abattues par le Progrès, alors quel intérêt y aurait-il à les retenir ? De la même manière, alors que nous vivons à une époque permettant la commande et la vente d’êtres humains par simple contrat avant même leur procréation, n’y a-t-il pas en fait un progrès de la marchandisation du corps ?

« Le nazisme a commis cet acte de manière grossière, grand-guignolesque, atroce, direct. Mais, depuis, le pouvoir n’a pas changé. Le pouvoir, à présent, au lieu de manipuler les corps à la manière atroce d’Hitler, les manipule d’une autre façon, mais il réussit toujours à les déformer, à en faire une marchandise »

-Pier Paolo Pasolini-

LE CORPS IN-CARNE 

Il ne sera pas question de commenter la piteuse tentative de l’essai du même nom qui voulait faire de Pasolini un constructiviste qui, entre autres billevesées, aurait haï la langue de Dante ou encore la société en général et non l’hédonisme de masse caractéristique de la société de consommation. Cependant, le concept de corps in-carne demeure intéressant en ce qu’il induit un double rapport, entre l’ego et le corps, et entre le corps et le monde.

Ce dernier rapport, entre corps est monde, est celui que l’on voit dans la Trilogie de la Vie, où Pasolini croyait encore que le corps était « une terre pas encore colonisée par le pouvoir ». Dans son entretien avec Tommaso Anzoino, il l’oppose au Pouvoir colonisateur de la télévision qui avilit le langage et les imaginaires, en affirmant que « ce qui reste originaire dans l’ouvrier c’est ce qui n’est pas verbal : par exemple son physique, sa voix, son corps ». Ce qui explique le ton léger et érotique de la Trilogie de la Vie, c’est justement cette fête du corps qui s’oppose à la standardisation, au génocide culturel, de la télévision, et donc de la société de consommation. « Un corps est toujours révolutionnaire ; car il représente l’indéchiffrable », ajoutait-il encore ; c’est son rapport au monde, du moins avant son objectivation. En abjurant sa Trilogie de la Vie, Pasolini s’est rendu compte de son erreur ; le corps a lui aussi été réifié. Il est une marchandise comme une autre, sert à la consommation, à la jouissance ; il est le parachèvement de cette volonté du Pouvoir d’amener à un homme nouveau. À partir du moment où les prolétaires ne déconsidéraient plus la classe « privilégiée », mais au contraire, l’enviaient, cherchant ainsi à les imiter culturellement, croyant donc être leurs égaux par la consommation, ils renoncèrent à leur corps comme corps humain, au profit de réification. Il n’y a donc plus de rapport entre le corps et le monde, le consumérisme l’a détruit, « les bourgeois, créateurs d’un nouveau type de civilisation, ne pouvaient joindre qu’à déréaliser le corps. Ils y ont réussi, en effet, et ils en ont fait un masque. […] Le peuple est arrivé avec un peu de retard à la perte de son propre corps »

« Le portrait-robot de ce visage encore blanc du nouveau Pouvoir attribue vaguement à celui-ci même des traits « modernes », dus à la tolérance et à une idéologie hédoniste parfaitement autosuffisante : mais également des traits féroces et en substance répressifs : la tolérance est, en effet, fausse, car en réalité aucun homme n’a jamais dû être à un point normal et conformiste comme le consommateur »

-Pier Paolo Pasolini-

De fait, si le rapport entre le corps et le monde est altéré par le génocide culturel, le rapport intime de l’homme entre sa substance extensive et sa substance cognitive l’est également. Le rapport de l’homme envers lui-même n’existe plus à partir du moment où il s’enferme dans un mimétisme culturel, influencé notamment par le langage « physico-mimique » de la télévision. Ce pouvoir de domination, propre à ce que Bernanos appelait la « société technicienne », est l’agent culturel principal qui touche jusqu’à l’intimité même des individus, , faisant que « le bourgeois – disons-le par un mot d’esprit – est un vampire, qui n’est pas en paix tant qu’il n’a pas mordu le cou de sa victime pour le pur plaisir, naturel et familier, de la voir devenir pâle, triste, laide, sans vie, tordue, corrompue, inquiète, culpabilisée, calculatrice, agressive, terrorisante, comme lui ». Il ne s’agit plus d’un enrégimentement d’opérette comme ce fut le cas du fascisme, mais réel, car intime, touchant à l’âme et donc annihilant le rapport à soi, pour ne glorifier plus que le mimétisme. En nivelant le rapport au monde, la société de consommation a nivelé le rapport à soi. Cette puissance castratrice de standardisation de la substance extensive et de la substance cognitive en une unicité aliénante est la conséquence propre à l’Aufklärung de redéfinir la Raison comme une fin et non plus comme un moyen, dont les écrits de Sade faisaient la critique – au même titre que Kant – expliquant pourquoi Pasolini l’adapta pour Salò.

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