Marxisme et technothéisme

Karl Marx

La pensée de Karl Marx demeure prégnante dans les paradigmes économiques, industriels, et sociaux ; qu’on l’on soit en accord ou non avec elle n’y change rien. La pensée marxiste telle qu’exprimée dans ses écrits a influencé et influence toujours les penseurs, furent-ils socialistes ou libéraux, ou mêmes libéristes. Cependant, plus d’un siècle et demi après ses rédactions majeures tels Le Capital et les Manuscrits, de nombreuses interrogations sont à soulever au sujet du carcan idéal et idéalisé que proposait Marx. Grand fustigateur des socialistes d’une tradition plus « romantique » comme Georges Sorel, Karl Marx fit de  l’apothéose de la Technique son fer de lance du Progrès, mais aussi du discrédit envers la terre, la paysannerie, et autres lubies romantiques qu’il fustigeait comme des attitudes de « petits bourgeois ». Seulement, plusieurs décennies après, de nombreux écueils se dévoilèrent dans la logique marxiste telle qu’elle fut exprimée par son géniteur. D’une part, Marx fut celui qui consacra la toute-puissance du technothéisme, soit de la pensée mécanique, jugeant la pensée organique comme rétrograde et bourgeoise. D’autre part, le temps ayant depuis fait son œuvre, l’on constate qu’à l’instar des Lumières, la pensée marxiste a constitué les principales mécaniques du prométhéisme de la Technique. Pour Marx, c’est la civilisation des machines qui incarne le seul véritable avenir radieux de l’Humanité, en opposition au socialisme français et au luddisme qui voyaient au contraire le machinisme comme une aliénation lente, mais certaine des Hommes. Au XXIe siècle, l’on pourrait prêter à Marx le même constat de Pasolini aux grognes estudiantines de mai 1968 ; sans poésie innervant les âmes, toute résistance est vouée à succomber au système d’uniformisation qu’elle prétendait combattre. C’est totalement le cas du logiciel marxiste. 

La lecture marxiste a cela de stupéfiant qu’elle semble refuser quelque chose dont l’évidence était pourtant déjà à sa portée ; les rapports entre l’aliénation et les progrès techniques eux-mêmes. Si Marx a très bien compris que l’aliénation au  travail se fait quand l’Homme ne se reconnaît plus dans ce qu’il produit, le penseur n’estime cependant pas une fois que ce peut-être la nature même de sa besogne qui serait susceptible de l’aliéner, mais seulement et avant tout une exploitation de l’homme par l’homme : « une conséquence immédiate du fait que l’homme est rendu étranger au produit de son travail » (Karl Marx, Manuscrits de 1844). L’ouvrier est pour Marx une victime de l’économie, ce qui est en partie juste, mais seulement en partie. Le patron demeure cependant l’un des responsables directs de son état prolétarien, car « il fait de l’ouvrier un être insensible et dépourvu de besoins, comme il fait de son activité une pure abstraction de toute activité » (ibid.). Là où Georges Sorel avait à cœur l’idée d’une éthique du socialisme dont l’intransigeance devait permettre à l’Homme de s’arracher aux sirènes hédonistes, Marx n’y voyait qu’une marque de stupidité réactionnaire. En réalité, il s’agit là d’une illustration de la confrontation de deux paradigmes antagonistes propre au XIXe siècle, celle entre la pensée organique et la pensée mécanique, la seconde se réclamant bien évidemment de l’incontestable Progrès dans laquelle les Hommes devront s’inscrire, même à marche forcée. Karl Marx, loin de saisir les risques d’aliénation que pouvait engendrer le machinisme, lui prêta au contraire le rôle chimérique d’émancipation économique, sociale, mais aussi culturelle. L’ouvrier libéré des chaînes du capitalisme bourgeois était pour Marx une sorte d’homo novus qui avait besoin de son prométhéisme. Marx avalise pleinement la modernisation de la technique, du machinisme lui-même aux théories du management, qu’il reconnaît d’ailleurs comme des points positifs du capitalisme. Alors que le taylorisme transforme les hommes en automates stupides, Marx n’y voit qu’une rationalisation du travail permettant l’augmentation bénéfique de la production ; jamais une aliénation de l’individu, tout comme il nie d’ailleurs les individus dans les rapports de force au profit de catégories, contrairement à un Gramsci qui avait compris que le processus socio-historique est plus le fait des relations individuelles. C’est là toute la problématique, Marx pense l’aliénation comme le rapport et la soumission de l’homme envers l’homme, jamais du rapport entre l’homme et la machine.

Cette mésestimation envers la Technique n’est cependant pas qu’une partie de la pensée marxiste, mais s’inscrit pleinement dans le paradigme global d’icelle. Le marxisme considère que tout bien est une marchandise et, comme toute marchandise, que tout bien est donc éphémère, donc consommable. C’est notamment sur ce point que Simone Weil rédigea une critique de la pensée marxiste en prenant l’exemple de l’art, que Karl Marx rangea dans la catégorie des biens marchands. Selon Marx, l’art demeure un bien éphémère, dépourvu de tout universalisme, et c’est à travers cet exemple que l’on touche au cœur du problème de l’idéologie marxiste : son absence totale de poésie, et de poétique. Elle s’oppose d’une part à la pensée romantique de socialistes français comme Georges Sorel ou Charles Péguy, mais aussi aux pensées socialistes plus pragmatiques comme celle de Blanqui, qui estimait que la prise du pouvoir ne pouvait se faire par les masses, et encore moins la classe ouvrière, mais par un groupe organisé et peu nombreux (ce qu’appliquera d’ailleurs Trotsky avec succès pour amener Lénine au pouvoir, comme le démontra si bien Curzo Malaparte dans son fameux ouvrage Technique du coup d’État). Karl Marx est un entre-deux, qui rejette toute idée du Beau et de la poésie qu’il conçoit soit comme des biens de consommation comme n’importe quels autres, soit comme des attitudes « petites-bourgeoises » à anéantir. En réalité, toute l’ambiguïté du marxisme repose sur une évidence que nombreux marxistes préférèrent ignorer ; si la religion est peut-être l’opium du peuple, le marxisme, lui, repose sur le messianisme le plus judéo-chrétien qui soit.

Il est déconcertant de remarque que le philosophe grondant le moindre socialisme romantique misât la réussite de sa thèse principale sur un socialisme encore plus utopique que le courant éponyme. Outre l’absence totale de considération de Marx pour la Culture, c’est somme toute la dimension prophétique sur l’avènement du communisme qui semble incongru au sein d’une réflexion qui se voulait si rationnelle qu’elle jeta l’opprobre sur quiconque en divergeait. Certes, Marx imaginait deux possibilités quant à l’avènement du communisme ; soit par la révolution des masses, soit (et c’est cependant la plus rationnelle) l’avènement préalable d’une superstructure qui s’effondrerait sous son propre poids ; mais il n’en inscrit pas moins le marxisme, et dans une certaine mesure, dans une logique judéo-chrétienne, non seulement de par l’attente messianique à proprement dite de l’avènement du communisme, mais aussi de par l’utopie censée advenir une fois la révolution et la dictature prolétarienne faite. Cela étant, la part de messianisme chez Marx prend aussi bien corps dans cet avènement que la Technique en elle-même ; l’une est le Père, l’autre le Fils (ou le Saint-Esprit, pour ceux qui se complairont à tailler plus avant dans l’allégorie biblique).

Hélas, nous en mesurons aujourd’hui les pleines conséquences ; celle de l’émergence de cette civilisation des machines, si honnie et si crainte par Georges Bernanos. Ezra Pound jugeait que très peu de choses séparaient la pensée de Marx de celle de Mills, pour la bonne et simple raison que tous deux prêtent une véritable et dérangeante religiosité à l’Argent. Il est notable de voir à quel point la société de consommation, ou plutôt du libérisme qui la permet, a fait sienne certaines logiques du marxisme. L’art est rétrogradé au rang de « non-art », où l’artiste ne cherche plus à faire valoir un certain universalisme de la beauté et de la poésie, mais au contraire obéit aux impératifs du Marché dans une logique de consommation de l’art tout en bradant son intimité ; le salaire est devenu la quête sociale ultime pour toutes les classes – à l’exception de la bourgeoisie –, mais surtout, la Technique n’a jamais recouvert une telle prédation qu’aujourd’hui. Cette Technique, glorifiée par Marx comme le Progrès, l’Émancipation vers des lendemains chantants, s’est avérée un Prométhée moderne qui nous nivelle à son image (qu’un Georges Sorel avait pourtant bien appréhendé. Outre ce que remarquait déjà Georges Bernanos sur son rythme de vie infernal sur lequel les hommes doivent s’aligner au lieu d’alléger sa charge, les derniers progrès scientifiques tentent définitivement d’amener une fusion totale entre elle et nous. Toutes ces lubies de transhumanisme, soit d’humain augmenté, d’intelligence artificielle, mais aussi de transformation de la Nature pour la contraindre à obéir aux avatars capitalistiques de la Technique, ne sont non seulement aucunement contradictoires avec le marxisme, mais incarnent au contraire l’évolution logique de sa vision du Progrès. Marx aurait mieux fait d’écouter les conseils que Proudhon lui avait prodigués : « ne nous posons pas en apôtres d’une nouvelle religion ; cette religion fût-elle la religion de la logique, la religion de la raison ».

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