Hégémonie de la technique

Les_Temps_modernes

« Un monde gagné par la Technique est perdu pour la Liberté », disait Georges Bernanos dans La France contre les Robots. Avant lui, Nietzsche constatait que le règne de la technique chez les civilisations est synonyme de décadence. Il s’en étonne et s’interroge dans son essai d’autocritique des versions ultérieures de La Naissance de la Tragédie, où il fait la remarque que la civilisation Hellène subissait déjà sa dissolution alors qu’elle avait consacré la toute-puissance de la logique et du progrès, puisque jamais ils ne furent aussi « optimistes ». Chesterton, bien qu’en profond désaccord avec le philologue, dressera une intéressante césure entre bonheur et volonté, dénonçant justement un « culte » de la volonté mortifère pour le bonheur. Ce dogme auquel Bernanos imagina l’ingénieux slogan « Technique d’abord ! technique partout ! » atteint à présent sa quintessence, bien qu’il effrayait déjà Pasolini dans sa dimension totalitaire et totalisante grâce à l’action de ses agents culturels qui imposèrent une hégémonie consentie par la paresse intellectuelle de la majorité. La question qui se pose donc est sans détour ; l’hégémonie de la technique n’est-elle pas la traduction moderne de la décadence ?

« La Technique prétendra tôt ou tard former des collaborateurs acquis corps et âme à son Principe, c’est-à-dire qui accepteront sans discussion inutile sa conception de l’ordre, de la vie, ses Raisons de Vivre »

Georges Bernanos

Il est remarquable de constater à quel point des auteurs d’horizons si différents se rejoignirent sur le cruel constat du Progrès comme régression, et même comme décadence. De Nietzsche à Pasolini, en passant par Bernanos ou Malaparte (et même Julius Evola), tous eurent conscience que le modernisme n’est en rien la modernité, mais au contraire une résilience digne de celles des déportés. Ce n’est plus à travers des barreaux que l’homme est résigné, mais dans sa propre tête. Pour autant, ce qui est d’autant plus frappant, c’est que cette régression n’est point conjuguée à quelque retour à la barbarie, mais au contraire s’illustre par ses progrès techniques de laquelle la bien-pensance est issue, et non le contraire. Comme le devinait Bernanos, « l’État technique n’aura demain qu’un seul ennemi : « l’homme qui ne fait pas comme tout le monde ». Concrètement, cela se traduit par une déification de la Technique. La communication s’est substituée au langage, en créant un nouveau fascisme, basé sur le mimétisme et la création de nouveaux modèles promus par des agents culturels comme la télévision, mais plus subtilement, les machines n’ont pas servi à alléger notre rythme de vie, ni à nous octroyer plus de temps libre pour nous cultiver, c’est nous qui nous sommes alignés sur le rythme des machines. Nous sommes devenus les esclaves dociles de ce nouveau Prométhée qui nous façonne à son image, sans jamais que l’idée de remettre en cause l’idéologie du progrès ne nous traverse sérieusement l’esprit. C’est  sous couvert de rationalisme scientifique qu’une classe sociale peut toujours maintenir sa domination sous une autre, la civilisation industrielle ayant permis l’intégration des individus au sein d’un système standardisé et standardisant, d’où découlèrent certaines idéologies dites de « management » comme le taylorisme, qui ne sont en réalité que des méthodologies visant l’automatisation des hommes. Asservis comme nous le sommes, nous continuons de nous abreuver des paroles d’évangélistes progressistes nous avertissant du grand danger qu’il y aurait à s’éloigner de la voie tracée par d’autres personnes si infiniment plus intelligentes que nous ne saurions jamais l’être.

« Si l’homme tel que nous le connaissons est incapable d’adopter la philosophie du progrès, M. Shaw demande, non pas un nouveau genre de philosophie, mais un nouveau genre d’hommes, à peu près comme une nourrice qui, après avoir pendant plusieurs années expérimenté un mauvais régime sur un enfant, s’apercevrait qu’il ne convient pas, et au lieu d’abandonner ce régime et d’en réclamer un autre, jetterait l’enfant par la fenêtre et réclamerait un autre enfant »

Gilbert Keith Chesterton

Seulement, la Technique n’a que faire de bien-pensance ; ceux-là mêmes qui voient en les réseaux sociaux, la communication virtuelle et le dématérialisé une quelconque forme de Salut ne sont pour elle que des instruments inconscients d’être subordonnés à ce qu’ils croient naïvement être un outil. Si les progrès techniques en matière de communication permettent une inflation de la communication, elle a aussi bâti un cadre rigide et totalitaire d’icelle, d’une part parce qu’elle a su réutiliser toutes les méthodologies propres à la propagande, d’autre part, parce qu’en tant que propagande, elle est perpétuellement dans l’affirmation exclusive et totalisante. « L’homme qui ne fait pas comme tout le monde » est aussitôt proscrit, ou implicitement rejeté s’il n’adhère pas aux paraboles physico-mimiques de ce nouveau pouvoir. Cependant, la consécration du micro-trottoir en tant que mort de l’élitisme au nom de l’égalitarisme, en rendant l’avis du profane égal à celui de l’expert, est l’un des symptômes du nivellement des intellects au service de la Technique. Elle ne s’embarrasse pas d’hommes qui réfléchissent, mais qui exécutent. En cela, les réseaux sociaux constituent l’apogée de cette médiocrisation voulue par ceux-là mêmes qui prétendent émanciper l’individu de tout déterminisme. Alors que les Techniciens promettent la libération des esprits, ils les enferment dans des statistiques, des rapports sociologiques subjectifs, et dictent aux us et coutumes quelle norme il convient de suivre. Jamais nous n’avons été quantifiés, triés, catégorisés, comme n’importe quelle vulgaire donnée que sous « l’État de la Technique ». Si Dieu est mort, nous l’avons aussitôt remplacé par un néo-paganisme mécanique, un technothéisme. Nous vénérons le Rendement, l’Efficience et l’Entreprise, sous le regard avisé et rationnel du Marché. La Technique, comme incarnation de la raison mécanique, logique et infaillible, ne pouvait que s’accommoder de pareils avatars.  « Ce n’est pas la technique qui nous asservit, mais le sacré transféré à la technique », disait Jacques Ellule, mais la sacralité de la Technique n’était-elle pas fatale alors que nous avions tué Dieu en plein essor industriel ? Si la Technique en tant que transcendance du machinisme, car étant aussi la concrétisation des Lumières, et donc l’expression qui se voudrait la plus parfaite de la rationalité, n’est-ce pas là la volonté des philosophes du XVIIIe de vouloir tuer Dieu au profit d’un autre dogme sous couvert d’un anthropocentrisme qui ne s’est révélé, en fin de compte, que prétextuel ?

« Les réseaux sociaux ont donné le droit de parole à des légions d’imbéciles qui, avant, ne parlaient qu’au bar, après un verre de vin et ne causaient aucun tort à la collectivité. […] On les faisait taire tout de suite alors qu’aujourd’hui ils ont le même droit de parole qu’un prix Nobel. C’est l’invasion des imbéciles  »

Umberto Eco

Car le véritable totalitarisme de la Technique réside dans sa volonté de faire corps avec l’individu. C’est parce qu’elle n’a que faire, et qu’elle ne saurait que faire, d’individus qui pensent qu’elle induit un nivellement vers le bas, le but ultime d’icelui étant la substitution totale de ses intérêts en lieu et place de ceux des êtres vivants. La décadence ne règne que parce que règne la Technique, en ce que celle-ci constitue l’aliénation suprême des individus. Si Marx pensait dans ses fameux Manuscrits que c’est parce que l’homme s’est rendu étranger à l’homme que le travailleur est étranger au travail (et réciproquement), les nouveaux moyens techniques de la société de consommation l’empêchent à présent de se sentir chez lui, même en dehors du travail. La mortification de la Technique est partout, parce que la Technique est omniprésente. Marx écrivait à une époque où la télévision n’existait pas, où la communication n’était pas encore celle du marketing consumériste. La société de consommation est celle du bourrage de crâne. Aussitôt chez lui, le travailleur est bombardé jusqu’au coucher d’informations, de publicités, d’émotions, toutes visant à lui créer de nouveaux besoins ex nihilo ou des solutions à des problèmes qu’il n’avait pas auparavant. Plus simplement, Marx n’a absolument pas anticipé l’idée de « manufacture du consentement», ni d’hégémonie culturelle, qui fait de chacun d’entre nous les récipiendaires potentiels d’un endoctrinement hédoniste qui nous est offert d’une part sous forme de cadeau, d’autre part sous forme de cadeau du Bien. La Technique a besoin d’automates, et pour cela, elle doit priver le plus possible les individus de temps. D’abord par sa perversion du carpe diem qui nous place dans un immédiat constant, d’autre part en nous privant de temps libre grâce à cet immédiat. Comme le remarquait Nietzsche dans Humain, trop Humain, « celui qui ne dispose pas des deux tiers de sa journée pour lui-même est un esclave, qu’il soit d’ailleurs ce qu’il veut : politique, marchand, fonctionnaire, érudit ». Il rejoint en cela les remarques des stoïciens, notamment de Sénèque qui affirmait dans ses Lettres à Lucilius que l’esclave est celui qui ne dispose pas de temps libre pour se cultiver ou élever ses facultés intellectuelles.

« Il est encore une erreur fort à la mode, de laquelle je veux me garder comme de l’enfer. Je veux parler de l’idée du progrès. Ce fanal obscur, invention du philosophisme actuel, breveté sans garantie de la Nature ou de la Divinité, cette lanterne moderne jette des ténèbres sur tous les objets de la connaissance ; la liberté s’évanouit, le châtiment disparaît »

Charles Baudelaire

C’est ici que réside la force des décadentistes, depuis Baudelaire, et même Rousseau en avait appréhendé l’essentiel. Ils furent les premiers à percevoir les dangers de la modernité techniques en tant qu’aliénation des individus. En cela, nommer leur courant fin-de-siècle est impropre, car le décadentisme ne s’est pas inscrit dans une fin, mais un commencement ; celui de la décadence, qui a poursuivi une évolution aussi rapide qu’agressive. Il y a rien qui différencie Rousseau de Baudelaire sur le machinisme, rien qui différencie Bernanos de Pasolini sur la communication et la Technique. Le décadentisme perdurera tant que perdurera la décadence, car il est le seul mouvement capable d’appréhender son étendue, mais surtout jusqu’où elle est capable de s’étendre. Que les décadentistes soient rabroués et marginalisés d’autant plus violemment qu’à leur apparition ne fait que renforcer leur constat sévère sur la décadence du Progrès ; « Technique partout ! Humanité nulle part ! ».  Ils sont les regrets ataviques d’un monde désenchanté, où les rouages, puis les données, ont supplanté les fées et les légendes.

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