Gentrification du cinéma

Selfie oscars

Alors que la majorité retiendra que la 88e cérémonie des Oscars récompensa enfin Leonardo di Caprio, l’on peut cependant s’intéresser sur les films généralement nommés et obtenant la fameuse statuette dorée. Lourdement influencée par le syndicat des acteurs, la remise des prix semble inlassablement gouvernée par l’idéologie de la tolérance. À l’affiche de l’édition 2016, les films récompensés furent pour la plupart ancré dans une certaine bien-pensance, parfois au détriment des critères artistiques qui devraient guider les jurés. Que faut-il penser de The Danish Girl, film promouvant l’objectivisation du corps, des sempiternels films sur la Seconde Guerre Mondiale pour mieux nous faire oublier le dévoiement politique et culturel de l’Occident, et une de ces subversions de confort tant à la mode sur le Vatican ? Les Oscars sont devenus finalement la démonstration symptomatique d’un univers postculturel qui fonctionne en vase clos, où l’on homologue la pseudo-provocation comme alibi d’ouverture artistique, le tout au service d’un hédonisme le plus scrupuleux possible des injonctions capitalistes imaginables.

Comment s’étonner encore de la putréfaction du cinéma hollywoodien lorsqu’on assiste aux Oscars ? Outre les fameux selfies dont la Toile nous submerge chaque année pour alimenter le mythe hollywoodien – comme si tous ces acteurs ne se voyaient jamais au cours de l’année –, il y a de quoi désespérer d’un renouvellement artistique et cinématographique autant outre-Atlantique que chez nous. Le cinéma a toujours eu la spécificité de mêler industrie et culture en son sein, mais ses premiers acteurs tentèrent généralement de pratiquer une cohabitation équilibrée, jusqu’à l’apparition du second Hollywood dans les années 1970.

« Je pense que dans certains domaines, la musique en particulier, un retour vers le classicisme est nécessaire afin d’arrêter cette recherche stérile de l’originalité. »

-Kubrick-

Malheureusement, aujourd’hui l’industrie cinématographique ne voit en la culture qu’un moyen prétextuel pour justifier une logique capitaliste absolue. Hollywood ne fait plus de cinéma, c’est un label regroupant plusieurs entreprises ayant la rentabilité comme seul objectif. S’il n’y a rien de nouveau dans cette assertion, ses conséquences culturelles sont pourtant souvent reléguées au second plan, quand elles ne sont pas niées. Les critiques, les médias de masse, ne voient en des films comme The Danish Girl ou le discours de Sam Smith sur la communauté LGBT lors de la 88e cérémonie des Oscars qu’un triomphe de la tolérance, alors qu’il s’agit purement et simplement d’idéologie. Si l’idéologie de la tolérance fut maintes et maintes fois décriée par Pasolini comme la « pire des régressions humaines », car « il est intolérable d’être toléré », force est de constater qu’encore et toujours, ceux-là mêmes qui prétendent lutter contre le capitalisme utilisent des armes qui portent sa marque, et ne font que le renforcer. Grâce aux progrès techniques du cinéma, à la qualité narrative et de la réalisation, on en vient à enrober la propagande d’un film foncièrement médiocre sous les parures d’œuvre d’art. Comment ne pas être emporté par une succession de plans à la photographie enchanteresse et à la musique envoûtante ? C’est une hypnose à laquelle beaucoup succombent, et qui provoque un concert d’indignation envers ceux qui ne se laissent pas enfumer par le stratagème. Stanley Kubrick pensait que les films étaient à l’abri de la recherche obstinée et stérile de l’originalité, hélas, l’avenir lui donna tort.

Seulement, en consacrant la bien-pensance, le circuit bien fermé des récompenses cinématographiques entend bel et bien miser sur un grossier manichéisme qui anéantirait toute critique contre lui. Comment fustiger tel film récompensé alors qu’il traite de la guerre ou de la Shoah ? Comment ne pas passer pour un homophobe quand on voit en The Danish Girl un vulgaire film propagandiste sur l’objectivisation du corps, et l’homologation de l’homosexualité par le pouvoir hédoniste ? Cela va encore plus loin quand certains en appellent aux quotas fondés sur la discrimination positive, pour assurer une représentativité des gens de couleurs. Cependant, la seule question qui mérite d’être posée est celle judicieusement esquivée par tous ces évangélistes bien-pensants : où est l’art dans tout cela ? Plus largement, l’on pourrait s’interroger sur la pertinence artistique de refaire le même genre de films, qui n’apportent quoi que ce soit de nouveau, mais aussi sur l’intérêt artistique de faire converger l’art cinématographique avec la tolérance idéologique.

« Chaque moment culturel a sa propre idée – indescriptible – de l’œuvre d’art. À présent que toutes les valeurs furent brutalement réduites à zéro, quelle est l’idée de l’œuvre d’art qui est dans la tête et dans l’eschatologie critique de la sous-culture ? »

-Pasolini-

L’appellation « septième art » n’est pas un vain mot. C’est un principe directeur aujourd’hui oublié par l’industrie du cinéma occidentale, qui a réussi l’exploit de se situer en dehors de tout cadre apollinien ou dionysiaque en prétendant les fusionner. Si le cinéma peut être considéré par certains comme ayant toujours revêtu une fonction propagandiste, il faut cependant se demander ce qu’elle sert. Cinema Paradiso se faisait le héraut vernaculaire de l’authentique cinéma italien, celui de CineCittà, qui se voulait poétique. La propagande qu’il diffusait, si propagande il y avait, était celle de l’art cinématographique avant tout, en supposant un contraste implicite avec la dégénérescence industrielle et « progressiste » actuelle. Les baisers censurés par Don Adelfio étaient anticonformistes parce que naturels contre un positivisme moral clérical-fasciste. The Danish Girl est un positivisme progressiste qui cherche à complaire à un autre, le discours de Sam Smith aussi. Les énièmes films sur la Shoah ne sont qu’autant d’excuses pour justifier cela, encore plus en ce qu’ils permettent d’être « tolérant » vis-à-vis du génocide culturel ou de l’occidentalisme. Ils servent à réconforter tout en rappelant que, quand même, les humains peuvent être de fieffés salopards ; c’est un sadomasochisme qui n’a rien d’artistique, ni d’intéressant. Ce sont des propagandes bien-pensantes, qu’on ne peut qu’apprécier dans un monde qu’on veut « ouvert », « tolérant », et de « progrès », entre deux egophotos du Tout-Hollywood. C’est là pourtant que réside le véritable fascisme ; dans l’incapacité d’être le contempteur d’une acculturation gentrifiée parce qu’il y aurait forcément des choses qu’on ne saurait critiquer, sous peine de passer pour le réactionnaire de service. Comme le disait Pasolini, « chaque moment culturel a sa propre idée – indescriptible – de l’œuvre d’art. À présent que toutes les valeurs furent brutalement réduites à zéro, quelle est l’idée de l’œuvre d’art qui est dans la tête et dans l’eschatologie critique de la sous-culture italienne ? Telle idée est une fusion entre l’idée de la nouvelle avant-garde (l’expérimentalisme absolu, littéraire jusqu’à l’illisibilité et la moins servile) et l’idée du mouvement étudiant (le plus lisible et le plus servile des contenus) ; une fusion simplement monstrueuse. »

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