Dada perverti ?

vagin reine

Le mouvement dada, précurseur du surréalisme, naquit à la fin de la Première Guerre Mondiale. Voulant instaurer une rupture réelle avec les milieux intellectuels et artistiques, Dada voulut faire tabula rasa des conventions existantes ou inexistantes, passées ou à venir. Si dans notre à propos, Accattone listait Dada comme l’un des exemples d’ébullition intellectuelle du siècle dernier, figuration ne vaut toutefois pas revendication, et nous constatons que ce mouvement présente nombre d’ambiguïtés. S’il y a tout lieu, encore à notre époque, de partager le constat de Dada  selon lequel« nous ne sommes pas assez naïfs pour croire dans le progrès », son nihilisme, assez contradictoire, nous laisse des plus sceptiques. Dada se donnait en effet l’ambition de « supprimer le désir pour toute forme de beauté, de culture, de poésie, pour tout raffinement intellectuel, toute forme de goût », mais aussi une vocation de déracinés. Au-delà des extraits du manifeste zurichois, Dada, par la voix d’Hugo Ball, peut rétroactivement s’attribuer le qualificatif de citoyen mondial, puisqu’affirmant qu’« au-delà de la guerre et des patries, des hommes indépendants qui vivent d’autres idéals ».  Sans doute mû par la même idée internationaliste que la République des Lettres, Dada a cependant une dimension, nous le disions, nihiliste, ce qui ne l’empêcha pas de produire artistes, galeries, et revues ! Outre ce paradoxe, comment ne pas voir une parenté entre La Fontaine de Marcel Duchamp et le plug-anal ou le Vagin de la Reine d’Anish Kapoor ? Finalement, la question qui se pose consiste à savoir si ces derniers sont une perversion du mouvement dada, ou si, à l’inverse, Dada ne s’inscrivait pas lui-même dans la logique dénoncée par Pasolini, à savoir qu’elle «obéit parfaitement à son exigence de non-intervention de la part de l’artiste: “Artiste, occupe-toi de tes affaires intérieures! Que ton art soit le graphique de ton intimité, même la plus secrète, même la plus inconsciente!” Voilà ce que le capital exige de l’artiste. Et le peintre abstrait, triomphalement, exécute son ordre: perdu dans les délices et les angoisses de son intimité, il a même le privilège de pouvoir garder son orgueil. De croire qu’il obéit à l’inspiration la plus secrète et la moins… bourgeoise », ou tout du moins s’il n’en portait pas les germes.

HUE DADA !

Il faut cependant rappeler l’importance de l’époque qui vit naître le mouvement dada. À la fin de la Première Guerre Mondiale s’ouvrent les années folles, dans lesquelles le mouvement s’inscrit, et en est aujourd’hui l’un des symboles les plus caractéristiques. Après les massacres, les années folles sont la période propice pour oublier autant que pour « s’oublier ». Elles seront la matrice de mouvements tels que Dada, mais aussi du Surréalisme, du Simplisme, du triomphe de la ‘Pataphysique, ou encore du futurisme. Il est d’ailleurs intéressant de rapprocher ce dernier de Dada, dans la mesure où ces deux courants s’inscrivent dans un total constructivisme ; le futurisme faisant l’apologie de la machine et de la technologie, tandis que Dada fait dans le non-sens. Tous deux sont des mouvements de dénigrement culturels et artistiques, mais tandis que le futurisme croit fermement au « progrès », au moins dans son acception technologique, Dada ne croit finalement… en rien.

Pourtant, dès le début, le mouvement, alors zurichois, mais suivi par les antennes berlinoises et parisiennes, prend le contre-pied de son manifeste. Dada qui se voulait nihiliste, organise ponctuellement des spectacles, des galeries d’art, publie, et ses membres, s’ils ne sont pas danseurs ou sculpteurs, sont écrivains. En fin de compte, Dada n’a jamais vraiment été Dada, si l’on peut dire. Par ailleurs, l’institutionnalisation progressive du mouvement fut aussi sa perte. L’anarchisme,  le besoin de reconnaissance, mais aussi l’impuissance à se renouveler, que les excursions consistant en de fausses visites guidées illustrent, feront la perte du mouvement. La naissance des Surréalistes leur sera fatale, puisqu’au faux procès tenu par André Breton à l’encontre de Maurice Barrès, en sus de tourner à la farce grotesque, sera le paroxysme des dissensions entre dadas et surréalistes. Le nihilisme qui animait Dada fut sa propre fin ; en dénigrant tout, le mouvement ne put s’accrocher à rien, puisqu’il ne reconnaissait rien. C’est tout logiquement qu’il finit remplacé par les Surréalistes, et qu’iceux s’approprièrent certaines inventions littéraires telles que l’écriture automatique. Dada refusait de reconnaître l’Art, mais a mis tout en œuvre pour édifier son exact inverse, ce qui revenait fatalement à consacrer ce qu’il tenait tant à nier.

À CHEVAL SUR MON BIDET

C’est d’ailleurs choses curieuse que de remarquer que le nihilisme artistique de Dada ne fut réellement que repris aujourd’hui, sans pour autant le citer. Faut-il en conclure que la gentrification est l’héritière du dadaïsme ? En réalité, il n’est pas audacieux de l’affirmer, ou tout du moins de démontrer un lien évident entre La Fontaine de Duchamp et le Vagin de la Reine. Sans doute est-il possible d’objecter que l’intention réelle n’était pas la même ; que si tous deux feignaient de « choquer le bourgeois », seuls le plug-anal de la place Vendôme et le Vagin n’incarneraient réellement une compromission hédoniste, qu’en voulant jouer les Marquis de Sade du dimanche, ils se sont avérés corolaires de l’objectivisation du corps. Certes, La Fontaine dadaïste ne va pas aussi loin, mais constitue cependant le point de départ de l’art contemporain, engendré par le Progrès. En consacrant le ready-made, Dada n’avait que réussi à inscrire l’art dans l’utilitarisme. La Fontaine n’est que le germe de l’art-fonction ; implicitant l’utilitarisme est une matrice artistique au même titre que son négatif qu’est la poétique. Un pissoir se trouve ainsi érigé en « fontaine », dans une volonté de rupture avec l’imaginaire artistique de l’époque, d’être son contrepied sarcastique, bref, de « choquer le bourgeois ». Si l’époque pouvait justifier cette démarche, où choquer beaucoup en faisant peu était possible, ses conséquences ne la rendent pas excusable, puisque nous sommes face aux prémices de la déconstruction de l’art ; pis même, le ready-made est devenu l’art selon les critères modernistes. Il ne s’agit plus de simples détournements absurdes, mais finalement d’avoir remplacé ce qui devait être nié ; et c’est ici que réside la profonde contradiction de Dada. Comme évoqué plus haut, en faisant exactement l’inverse de l’Art, les dadas l’ont en fait reconnu, puisque l’Art demeura leur référence clef en élaborant son exact opposé. Cependant, les dadas ont reproduit tous les codes artistiques, réduisant définitivement à néant leur volonté de faire de « l’anti-art ». En l’exposant dans des galeries, en la présentant comme n’importe quelle œuvre, la Fontaine (pour rester sur cet exemple) fut assimilée à l’Art, avec le consensus de son créateur. Il en est de même pour les inepties contemporaines d’aujourd’hui, que l’on cherche absolument à présenter à la fois comme de l’art tout en n’en étant pas. Dada n’est peut-être finalement pas perverti, parce qu’il portait la perversion en germe. « Au lieu de briser le cercle, ils ne font que le renforcer ».

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