Franco Citti, ragazzo di vita

Accattone

Franco Citti, l’Accattone de Pier Paolo Pasolini, fait partie de cette vague de disparition d’artistes du début de l’année 2016, mais coïncide aussi, à deux mois près, au quarantième anniversaire de la mort de celui qui le fit connaître en 1961. Fils de ces borgate romaines mises à l’honneur dans les deux premiers films de Pasolini, il ne les quitta jamais. Son chemin croisa celui du réalisateur lorsque ce dernier déménagea du Frioul pour les banlieues de la ville éternelle. Son frère, Sergio, fréquentait alors un cénacle de poètes de rue que Pasolini animait, et qui composeront les piliers, avec Ninetto Davoli et Laura Betti, de ce que l’on surnomme aujourd’hui la « famille pasolinienne ». Entre parties de calcio et discussions littéraires, les deux frères seront les guides des particularismes culturels romains pour le poète. Si Sergio sera son « dictionnaire vivant », Franco sera cet autodidacte qui brillera dans Accattone, mais aussi Mamma Roma, Edipo Re, Porcile, ou encore la fameuse et abjurée Trilogie de la Vie. Franco Citti sera l’un des avatars de Pasolini, à travers son cinéma, mais aussi de sa littérature, parce qu’il incarne un de ces ragazzi di vita qui lui étaient si chers, vestiges eux aussi d’un monde disparu que le poète sillonnait dans sa Longue Route du Sable. Franco Citti n’est cependant pas qu’Accattone ou le Diable de la trilogie de la vie ; il est aussi Calo dans Le Parrain de Coppola, qui accompagne Michael Corleone en Sicile, Hoag dans le western Tuez-les tous… et revenez seul ! de Castellari, sans compter les rôles qu’il joua dans les films de son frère. Franco était un acteur complet, capable de jouer dans des films aux thèmes totalement différents, mais achèvera sa carrière sur un film à la poétique pasolinienne dans Cartone Animati, en passant cette fois de l’autre côté de la caméra, avec son frère, en 1997.

 

DES BORGATE DE ROME…

 Accattone restera très probablement le grand rôle de Franco Citti. Il y immortalisa toute la poésie pasolinienne dans son personnage ; ragazzo di vita pris en proie à l’abandon de sa vie déviante pour celle de l’Italie modèle lorsqu’il tombe amoureux de Stella. La sacralité des sentiments, ce Beau stendhalien universel puisque transcendant n’importe quelle culture, est la rédemption d’Accattone, mais sera aussi sa fin, puisqu’incapable d’entrer dans le moule de l’Italie « honnête et travailleuse », il perdra la vie en dérobant un peu de nourriture avec des amis. Il sera aussi ce pivot entre borgate et vie nouvelle dans Mamma Roma en interprétant Carmine, aussi proxénète qu’Accattone, dans la veine du néo-réalisme italien. Franco Citti en est l’un des représentants symboliques ; par ses errances, ses rêves, ses défis, mais aussi par l’utilisation de l’argot, il est l’incarnation à lui seul de ce genre cinématographique. Accattone ne parle pas l’italien, mais un idiome propre aux sous-prolétariens, qui les inscrit en faux de leurs compatriotes vivant dans les villes nouvelles qui poussent comme des champignons après-guerre. Il est l’incarnation vivante et personnifiée des longues routes du sable, parce qu’il en est un héraut, et ce jusque dans le Parrain où, en interprétant Calo, il s’exprime avec ce dialecte que le citadin italien n’ayant jamais côtoyé ces particularismes culturels si chers à Pasolini ne peut totalement comprendre.

…AU TRÔNE DE THÈBES

Cependant, Franco Citti n’est pas que l’incarnation de la jeunesse perdue des banlieues romaines. Il est aussi Œdipe Roi, évoluant dans un décor hors du temps, onirique, qu’il retrouvera peu ou prou dans Porcile (Porcherie). Chose étonnante dans sa filmographie qui est à noter ; il commence comme proxénète désœuvré dans la Rome d’après-guerre et déconcerté par sa propre découverte de l’Amour, pour finir roi de Thèbes, telle une véritable ascension parallèle et fictive de son rang social. Mais s’il trouve richesse et pouvoir, il sera trahi par ses propres sentiments, défaisant ainsi ce qu’Accattone avait commencé à tisser ; il incarne finalement sa propre Némésis fictionnelle. En finissant sa carrière sur un Accattone analogue, comme hommage à Pasolini, on peut dire que Citti fut l’alpha et l’oméga de son propre personnage à l’écran.

LA RAGE

Mais Franco Citti n’était pas qu’un acteur ; il était aussi l’un de ces jeunes adolescents qui avaient la rabbia, une sorte de rancœur sociale contre un état de fait qui les placardait dans leurs borgate sans leur permettre d’en sortir. Toute sa fin vie, Franco Citti l’a passée à conquérir ses droits de compléments financiers à sa retraite d’artiste suite à la détérioration de son état de santé. Socialement, Franco Citti représente ce fils de la banlieue romaine qui, sans la renier, mais au contraire en revendiquer l’enracinement, la porta comme matrice culturelle au même titre que les travaux de Pasolini, en l’incarnant à l’écran, en refusant de la quitter par embourgeoisement culturel, et ce jusqu’à la fin de sa vie. Franco Citti est et restera cet Accattone qui plonge dans le Tibre, défiant la vie dans ce saut de l’ange, ou qui répondra à qui lui demande comment il imaginait son cortège funèbre qu’il le veut « avec tous mes amis derrière en train de rire ». Au final, il sera resté fidèle à sa réplique d’Œdipe ; « la vie s’achève toujours là où elle commence ».

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