Capitalisme et colonisation des Imaginaires

téléviseur

Ce que l’on qualifie ici de « colonisation des imaginaires » répond à la colonisation de nos modes de pensées, de réflexion, d’imagination, bref de nos paradigmes possibles par un modèle unique et centralisé. Il correspond à celui de la communication, du marketing, du consumérisme, en fait de tout ce qui compose et diffuse la culture de masse et son hédonisme comme valeur absolue, auxquels sont subordonnées toutes les autres. La colonisation des imaginaires fait que l’on aligne de force les modes de pensées sur le modèle capitaliste, dont le libérisme ne serait pas une maladie contrairement à ce que l’on ferait croire, mais bel et bien une évolution logique. Les acteurs culturels, quels qu’ils soient, procèdent aujourd’hui tous sous le prisme du Marché comme œuvre mondiale et fin absolue des intérêts de chacun. Cette abjuration des modèles culturels au nom du profit et des intérêts privés contribue largement au désenchantement du monde, pour reprendre l’expression de Chesterton. Nous ne construisons plus des tours d’ivoire pour nous rappeler à quel point nous sommes humbles face au monde, mais au contraire pour soumettre terre et ciel comme une vaste tour de Babel moderne qui s’enracine profondément dans nos mœurs et nos cultures au profit d’un village mondial où seuls les déracinés s’en trouveraient heureux, puisque propriétaires de tout, mais héritiers de rien. Cette colonisation des imaginaires nous pousse insidieusement, car avec l’assentiment de tous, à soumettre toute valeur et tout repère culturel à l’aune sacro-sainte du marché et de ses impératifs pseudo-économiques, qui non seulement désenchantent le monde, mais engendre un véritable assèchement intellectuel. Il n’est plus possible d’avoir d’autre raisonnement que celui qu’on nous inculque patiemment et savamment au travers la manufacture du consentement. Conséquence de l’embourgeoisement des classes sociales visant naturellement à s’élever socialement, cela était un mal pour un bien lorsque bourgeoisie et aristocratie, au sens premier du terme, permettaient une élévation culturelle et intellectuelle du prolétariat. Maintenant que la bourgeoisie est consumériste, elle accentue plus que jamais ce « vampire, qui n’est pas en paix tant qu’il n’a pas mordu le cou de sa victime pour le pur plaisir, naturel et familier, de la voir devenir pâle, triste, laide, sans vie, tordue, corrompue, inquiète, culpabilisée, calculatrice, agressive, terrorisante, comme lui », pour reprendre le mot de Pasolini. Comme le Médecin de Campagne de Balzac, elle entend éduquer ce peuple imbécile auquel elle ne comprend rien, mais qu’elle fera coûte que coûte entrer dans ce qu’elle conçoit comme le Progrès.

 LA SOUMISSION À L’IMPÉRATIF ÉCONOMIQUE

Toute pensée, tout raisonnement, se construit par et sur le langage. Ce dernier n’est pas substituable à un autre comme des affaires de rechange ; une réflexion ne peut se bâtir aussi bien en anglais qu’en français si ce dernier est la langue maternelle du penseur. Tout ce qui contribue à faire entrer les paradigmes vers un seul et même langage ne bénéficie en réalité qu’à ceux qui le maîtrisent comme langue première, ou à l’hégémonie de certains groupes de pensées. Cependant que toute langue peut, politiquement, avoir une portée hégémonique comme ce fut le cas du français pendant longtemps, et à présent de l’anglais, vouloir imposer sur leurs propres territoires des langues étrangères revient à coloniser la source même de toute pensée déviant de l’hégémonie actuelle. Cependant, les impératifs du marketing, de la communication, mutilent nos visions du monde, façonnant un unique creuset paradigmatique. Si « la langue française est une œuvre d’art », comme le disait Bernanos, « la civilisation des machines n’a besoin pour ses hommes d’affaires, comme pour ses diplomates, que d’un outil, rien davantage. Je dis des hommes d’affaires et des diplomates, faute, évidemment, de pouvoir toujours nettement distinguer entre eux ».

Cette subordination du langage à la communication entraîne fatalement sa simplification, et donc l’apparition d’un novlangue réduisant nos capacités de réflexion qui nous est matraqué de tous bords. La télévision en est l’agent culturel principal, puisque celui auquel les masses s’abandonnent. Comme l’affirmait Pasolini, « le langage de la télévision est par nature le langage physico-mimique, le langage du comportement ; qui est donc entièrement miné, sans médiation, dans la réalité, par le langage physico-mimique et par celui du comportement : les héros de la propagande télévisée – jeunes gens sur des motos, jeunes filles à dentifrices – prolifèrent en millions de héros analogues dans la réalité. C‘est justement parce qu’elle est purement pragmatique que la propagande télévisée représente le moment d’indifférentisme de la nouvelle idéologie hédoniste de la consommation, et qu’elle est donc très efficace ».

Cependant, cette subordination n’atteint pas que le langage, mais généralement tous les acteurs culturels, quels qu’ils soient. L’acceptation du soft power par ceux-là mêmes qui sont censés entretenir, développer et promouvoir les cultures nationales les transforma en creuset d’une propagande culturelle étrangère. Les radios, les cinémas, les maisons d’édition même ! Tous ont à cœur l’hégémonie de l’american way of life par la diffusion de leur vision industrielle de la culture, contraignant les talents nationaux à abandonner toute originalité pour s’aligner sur une logique mercantile derrière laquelle ils se cachent pour justifier les exigences d’un marché dont ils sont pourtant les seuls maîtres. Voilà comment s’est éteinte toute perspective de littérature de l’Imaginaire dans l’Italie des années 1970, et qui aujourd’hui se généralise partout en Europe.

Cette subordination de la qualité à la rentabilité transforme le bien culturel en vulgaire bien marchand. Il n’est fait que pour être vendu, consommé, et éphémère. Bernard Stiegler notait justement que « les industries culturelles forment un système avec les industries tout court, dont la fonction consiste à fabriquer les comportements de consommation en massifiant les modes de vie. Il s’agit d’assurer ainsi l’écoulement des produits sans cesse nouveaux engendrés par l’activité économique et dont les consommateurs n’éprouvent pas spontanément le besoin. », dans un brillant article du Monde Diplomatique. Cette asphyxie du désir, ou plutôt sa création ex nihilo à partir d’impératifs commerciaux visant une massification extrême des désirs, entraîne le phénomène d’acculturation que nous subissons.

« Pourquoi ce génocide dû à l’acculturation sournoisement imposée par les classes dominantes? Mais parce que la classe dominante a séparé nettement « progrès » et « développement ». Seul le développement l’intéresse, parce que c’est de lui seul qu’elle tire ses profits. »

-Pasolini-

Cela se voit en matière numérique, laquelle renforce en réalité ce caractère éphémère propre aux biens consommables ; la littérature se consomme à présent comme n’importe quel autre bien, entre deux stations de métro. Le renforcement de la société de l’immédiat, propre au consumérisme, nous place tous dans un carpe diem poussé au comble de sa logique, où seul l’éphémère règne en maître. Ainsi, la lecture comme effort intellectuel est anéantie, rendue insupportable, grâce à l’omniprésence des médias de masse et de l’assistanat tout paternaliste de la bien-pensance : « Le nivellement « culturel » qui en dérive concerne tout le monde : peuple et bourgeoisie, comme ouvriers et sous-prolétaires. Le contexte social a changé dans le sens d’une unification extrême. La matrice qui donne naissance à tous les Italiens est désormais unique ; il n’y a donc plus de différence notable ».

L’ALIÉNATION PAR LE DÉSENCHANTEMENT DU MONDE

Ce qui provoque ce désenchantement du monde tient au fait que nous nous retrouvons tous dans une œcuménopole d’automates dénués de lucidité, où le laïcisme extrême du consumérisme a fini par désacraliser la nature même des sentiments. Ils ne sont plus que des adorateurs de fétiches conçus par une matrice unique visant à les uniformiser en un « homme nouveau » qui ne contredirait plus les impératifs de l’Argent.

La littérature même s’en trouve l’une des plus affectée. Le dernier bastion incarnant un véritable élitisme intellectuel et culturel à même d’élever le sens critique de chacun, a fini par céder devant l’ombre galopante de l’industrialisme. Ce qu’on appelle aujourd’hui trop gentiment la « littérature blanche » (mettant par là au même rang d’honneur Gracq et Duras dans un sui generis insensé), est l’une des causes du désenchantement du monde des plus représentatives. Alors que la littérature est censée permettre une évasion, ou une réflexion sur notre monde, le roman blanc permet au contraire la promotion et le maintien d’intérêts purement hédonistes. Dépourvues de ce qu’Evangelisti appelle le cadre « maximaliste », la dimension intime et la pauvreté des intrigues du roman blanc post-durassien fonde en fait son intemporalité sur sa déconnexion du réel. La littérature blanche ne fait que promouvoir des histoires et déboires vénaux, nous vendant un mode de vie bourgeois. Perpétuellement promue par tout un ensemble d’acteurs culturels, il accroît la communication non seulement physico-mimétique que dénonçait Pasolini, mais aussi le génocide des cultures particulières au profit des modèles voulus par le Nouveau Pouvoir. Il n’y a plus le droit à l’évasion ou à la réflexion ; les petits soucis de tout à chacun remplacent l’interrogation du réel, deviennent les véritables enjeux de la littérature, comme autant de Feux de l’Amour qui remplaceraient tout ce qui se fait en matière cinématographique. Désormais, il n’y a plus droit à ressortir grandi d’un livre, mais au contraire rapetissé. Le roman gothique, qui réveillait nos peurs, mais aussi qui les interrogeait, est désormais surclassé par le triangle amoureux entre une adolescente, une boule de discothèque et un caniche. Pour la plus grande joie de tous.

Car finalement, qu’est-ce que le désenchantement du monde, sinon le renversement des Contes par la Raison ? De la tradition par le Progrès ? Du sacré par le Laïcisme ? En somme, le balayement des imaginaires par les Lumières dont les valeurs sont celles du capitalisme ? Ce « pays ensoleillé du bon sens » qu’est le monde des fées, pour reprendre l’expression de Chesterton, s’est trouvé soudainement ravalé par les rationalistes modernes ; bref, c’est désormais « la terre qui critique le pays des Elfes ». Les hautes tours d’ivoire ne sont plus là pour rappeler notre humilité, mais au contraire pour nous enorgueillir de caresser le ciel et de dominer la terre. Nous avons banni la féérie par des idoles de logique et de raison, comme si les contes n’étaient que fantaisie, comme si l’imagination n’était que futilité. Et pourtant, alors que nous oublions qui nous sommes comme autant de morts, l’art est là pour nous rappeler, douloureusement, que nous oublions tout. L’art, authentique, Beau comme dirait Stendhal, est le souvenir tenace du pays des Elfes, qui nous est anormalement juste quand le rationalisme est anormalement faux.

« Une grande œuvre de normalisation parfaitement authentique et réelle est commencée et – comme je le disais – elle a imposé ses modèles : des modèles voulus par la nouvelle classe industrielle, qui ne se contente plus d’un « homme qui consomme » mais qui prétend de surcroît que d’autres idéologies que celle de la consommation sont inadmissibles. C’est un hédonisme néolaïque, aveuglément oublieux de toute valeur ! »

-Pasolini-

Désenchanté, le monde s’assèche fatalement. Jamais nous n’avons assisté à une telle castration des individus, qu’elle soit intellectuelle ou culturelle. Jamais, l’art ne s’est autant plié aux exigences de l’Argent. Elle louvoie avec le capitalisme comme une espèce de Judas qui revêtrait les atours de Néron. En prétendant briser les codes, elle applique au contraire scrupuleusement ceux que lui impose la bourgeoisie. L’art contemporain, et l’art moderne, sont dépourvus de toute valeur artistique. Les Vagins de la Reine et « plug-anal » de la place Vendôme ne sont que les symptômes de l’objectivisation du corps, d’un mal radical presque kantien. Ils n’interrogent rien, ne représentent rien. En croyant exposer son intimité, l’artiste croit exposer le monde ; c’est sa plus grave erreur.

Au centre de tout cet assèchement se trouve une propagande aussi pernicieuse qu’inquisitoriale. Elle se distille lentement dans les esprits, gangrène les modes de pensées, les rêves, bref, les imaginaires. C’est un fascisme atavique, parce qu’utilisant les mêmes stratégies, les mêmes buts, mais ne s’assumant pas comme tel. Sous couvert de développer notre esprit critique, on voudrait nous endoctriner sur des centaines de chaînes télévisuelles sur ce qui serait bon et mauvais pour nous. Pris dans un étau virtuel, privés d’imagination, nous ne pouvons que croire à la vérité si joliment offerte qu’elle ne peut être que sincère, puisqu’inévitablement toute voie séditieuse se verra invectivée, décrédibilisée, détruite par l’implacable vérité que l’on nous inculque.

« Le fascisme, je tiens à le répéter, n’a pas même, au fond, été capable d’égratigner l’âme du peuple italien, tandis que le nouveau fascisme, grâce aux nouveaux moyens de communication et d’information (surtout, justement, la télévision), l’a non seulement égratignée, mais encore lacérée, violée, souillée à jamais »

-Pasolini-

Et pourtant, comment pourrait-il en être autrement ? Comment pourrait-on prendre le temps de lire, d’aller au musée, de sillonner de vieilles routes de sables aujourd’hui disparues ? Nous avons perdu le luxe de la contemplation. L’immédiat ne saurait s’en accommoder. Tout doit être obtenu à l’instant même où il est souhaité, et même avant, puisque les nouveaux besoins devancent toujours nos indulgences. Le libéralisme nous a affranchis de la morale ; il n’y a plus que des intérêts. Et tout est mis en œuvre pour une convergence extrême des intérêts individuels au profit d’intérêts capitalistiques. L’ouvrier doit faire corps avec l’entreprise, l’artiste doit faire corps avec son intimité, le lecteur doit faire corps avec celles des personnages, mais de l’individu lui-même, il ne reste rien. Il est lui-même devenu une masse, dirigé docilement par les façonneurs d’opinions dont il n’est plus le souverain.

Publicités

3 réponses à “Capitalisme et colonisation des Imaginaires

  1. « Le libéralisme nous a affranchis de la morale ; il n’y a plus que des intérêts. »

    – Mais de quelle morale ? D’une « morale » révélée, soutenue par aucune réflexion éthique ; méta-éthique ; morale et méta-morale profonde, sincère et permanente ?

    Au contraire : le capitalisme et le libéralisme économique appliquent totalement la « morale » monothéiste fondée sur l’intérêt personnel (et la crainte, qui est une des expressions de l’intérêt personnel).

    J'aime

    • Bonjour et merci d’avoir commenté 🙂

      Vous n’êtes pas sans savoir que la base du libéralisme, qui fonde d’ailleurs la genèse du droit naturel, est précisément de couper l’Homme de toute transcendance divine; c’est ce que l’on retrouve chez Grotius entre autres, qui remplace Dieu par le droit. Le capitalisme et le libéralisme ne sont donc en rien des applications de morales monothéistes, l’intérêt personnel étant d’ailleurs une marque de cette rupture de transcendance divine au profit de l’individu comme source normative.

      Aimé par 1 personne

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s