Pasolini, surréaliste

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Les liens entre Pier Paolo Pasolini et le surréalisme ne sont pas si ambigus que cela. Son œuvre, protéiforme, embrasse souvent les contours du surréalisme, que ce soit dans des ouvrages ou des films du poète. Le surréalisme, comme volonté de lier réalité et imaginaire, son antibourgeoisie, sa dénonciation du militarisme, de l’autocratisme, et autres, ainsi que l’adhésion de la plupart de ses membres au communisme, sont autant de premiers points communs qui pourraient correspondre à Pasolini. Le tract La Révolution d’Abord et Toujours présentait l’engagement politique du courant artistique ainsi : « Nous n’acceptons pas les lois de l’Économie ou de l’Échange, nous n’acceptons pas l’esclavage du Travail, et dans un domaine encore plus large nous nous déclarons en insurrection contre l’Histoire ». Une certaine résonnance dans le feu d’artifice pasolinien est alors perceptible.

L’ENGAGEMENT SURRÉALISTE

Pier Paolo Pasolini a toujours, inlassablement, répété et expliqué son mépris de la bourgeoisie, de par l’abjuration des véritables repères culturels qu’elle a commis en permettant le centralisme de la société de consommation, mais aussi de par l’imposition d’une dyarchie « progrès/développement » qu’il a toujours critiqué.

Ce grief que nourrissait Pasolini avec la bourgeoisie, et les « fils à papa » de Mai 68, s’est presque toujours incarné d’abord sous une forme artistique. La poésie pour dénoncer la révolte des fils contre les pères, ou le cinéma pour l’objectivation du corps, entre autre.

Cela étant, le prisme du surréalisme s’opère dans certaines œuvres en particulier, aussi bien romanesques que filmiques, en tête La Divine Mimésis, transposition du consumérisme dans l’Enfer de Dante, Théorème, qui narre l’éclatement d’une famille bourgeoise après la visite, métaphorique, de Dieu, et bien sûr Porcherie, et l’expérimentation de la sainteté inversée. Pétrole est cependant l’œuvre pasolinienne qui va le plus loin dans ce rapprochement entre le rêve de la réalité propre au surréalisme. Ces récits ont tous en commun la dénonciation de codes sociaux et moraux comme constructivismes et entéléchies par un moyen poétique, au sens de création, comme au sens de la poésie. Théorème et Porcherie s’approchent visuellement de l’onirisme traduisant la vacuité des valeurs bourgeoisies ou catholiques en retranscrivant une partie de leur narration dans un décor chaotique, volcanique. Si c’est la dernière scène de Théorème, pour symboliser le néant qu’il reste au père de famille, nu dans un champ noir sous le soleil, l’histoire du cannibale dans Porcherie lui permet de revêtir sa dimension christique, de « saint à l’envers », qui est une magnifique démonstration du caractère constructiviste et entéléchique de la sainteté. Tout le message de Pasolini n’est que visuel dans cette partie du film, puisqu’il est quasiment muet, la seule parole que nous entendons étant celle du cannibale avant sa mise à mort. Le surréalisme est ici à son comble, car le spectateur est transposé dans un milieu qu’il ne peut associer à rien qui lui soit familier, et qui va constituer le biome permettant la construction de l’épopée sordide de ce Christ inversé et de ses disciples déviants comme miroir de l’épopée christique.

La Divine Mimésis et Pétrole, par leur caractère littéraire, permettent d’aller plus loin. La Divine Mimésis, en tant qu’actualisation de l’enfer dantesque dans notre système capitaliste et consumériste, cherche aussi à rester fidèle à la poétique du poème de Dante. Texte avant tout politique, la descente aux Enfers est surtout un moyen pour le Florentin de régler littérairement ses comptes avec ses détracteurs, mais aussi pour soulager sa frustration de politicien raté, après avoir été banni de la République et de la ville de Florence. Pasolini s’était donc attaché à respecter cette démarche, mais aussi sa poésie, en voulant poursuivre cette transposition dans notre monde moderne en réécrivant le poème en prose. Hélas, ouvrage inachevé, et difficile à trouver aujourd’hui, le message qu’il porte, notamment dans la forme qu’il emprunte, témoigne de l’ampleur artistique et de l’imagination fertile de Pasolini.

Pétrole emprunte lui aussi une voie surréaliste, d’abord par la dissociation du protagoniste lors de la scène d’exposition. Carlo, impuissant, voit son propre corps tomber du balcon de sa demeure, puis deux êtres, symbolisant le bon et le mauvais en chacun de nous, se disputer sa carcasse. De là découlera le concept de corps in-carne, ou la représentation du corps dans le monde, comme facteur d’identité, ou d’absence d’identité. Cette thématique, récurrente dans la pensée pasolinienne, notamment lorsque le réalisateur expliquait que le consumérisme créait les mêmes besoins et la même apparence aussi bien pour le jeune fasciste que le jeune antifasciste, est donc ici l’objet d’une expérimentation littéraire.

L’ÉCRITURE SURRÉALISTE

Pétrole est aussi l’incarnation d’un autre lien de Pasolini avec le surréalisme. Il n’est bien sûr pas question de cadavre exquis ou d’écriture automatique, mais cet ouvrage et La Divine Mimésis sont une littérature de fragments, volontaire ou non. Il faut en effet garder à l’esprit que ces ouvrages furent inachevés ; La Divine Mimésis est la renaissance d’un projet littéraire abandonné, et Pétrole, même si Pasolini avait vécu, demeurait cet ouvrage sur lequel il pensait travailler « le restant de sa vie ».

Cependant, le choix de l’écriture fragmentaire n’est pas si excentrique de la part de Pasolini. Pétrole était pour lui l’occasion d’expérimenter l’essence même de la création littéraire, en fait de la poétique de l’écriture. Cet exercice particulier était qualifié par lui-même de « magma » ; un amalgame de création suivant le caractère temporel de l’écriture, d’où la gêne que l’on puisse avoir en souhaitant rechercher une cohérence scénaristique dans Pétrole comme on en chercherait dans un roman habituel. Ce dernier, encore en pleine phase conceptuelle, absorbait le récit dans le projet lui-même. Pasolini, dans une lettre adressée à Moravia, en disait :

Je pourrais réécrire complètement ce roman à partir du début, en l’objectivant. […] si je donnais corps à ce qui n’est que potentiel […], je devrais forcément accepter ce caractère conventionnel qui est au fond un jeu. Je n’ai plus envie de jouer. C’est pourquoi je me suis contenté de raconter comme j’ai raconté.

Il y a donc un rapprochement intéressant à faire avec l’écriture surréaliste. Si les procédés connus et suscités ne sont pas utilisés par Pasolini, la volonté de garder un fil conducteur, aussi ténu soit-il, entre la réalité et la forme onirique de ses œuvres est bel et bien présent. Dans ses films, comme pour Porcherie, mais surtout dans Pétrole, il y a une recherche du symbolisme manifeste. D’abord, par la fascination qu’avait Pasolini pour la figure du Christ ; même athée, il appréhendait parfaitement la puissance de la mythopoïétique chrétienne. L’on retrouve la volonté de réitérer pareille fascination dans les figures pasoliniennes ; le cannibale, Accattone, Carlo, et bien sûr l’anonyme de Théorème. Mais pour Pasolini, le réel est aussi un aboutissant, l’ensemble des strates passées qui le composent, ce qu’il tentait de faire avec Pétrole qui « [aurait] à la fois la forme magmatique et progressive de la réalité (qui n’efface rien, qui fait coexister le passé avec le présent ».

Pasolini, en réalité, pourrait être qualifié sans audace de surréaliste, mais pas selon les critères que nous connaissons et posés notamment par Breton, car trop restrictifs pour un artiste comme Pasolini. Ce dernier dépasse ce cadre, ou alors pourrait avoir, peut-être inconsciemment, exploré une voie de ce qu’aurait pu être le surréalisme italien. Mais alors que le néoréalisme triomphait, sa démarche fut souvent incomprise, y compris pas des grands maîtres comme Fellini, qui critiquèrent son langage cinématographique. Si le Corriere della Sera titrait que Pasolini était sans école et sans héritiers, cet exposé pourrait lui donner raison, car personne ne semble avoir poursuivi dans la voie que le poète avait ouverte. Il n’appartient qu’à nous de faire en sorte que ce ne soit plus le cas.

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