Accattone, poésie sous-prolétarienne

accattone

Accattone est le premier film de Pasolini. Assuré d’un rapide succès par une présentation à la Mostra de Venise en 1961, le film trouve son originalité à plusieurs niveaux. D’abord dans l’histoire, qui n’est rien d’autre qu’une mise à nue brutale de la vie sous-prolétarienne de la banlieue romaine, mais aussi dans la musique et la réalisation. L’omniprésence de Bach donne une dimension de sacralité aux scènes de déambulations de Franco Citti. Mais Accattone s’inscrit avant tout dans la démarche de son créateur, démarche qu’il poursuivra dans Mamma Roma mais qu’il trouvera « moins vrai, même s’il est plus beau qu’Accattone ». Carlo Levi en dira qu’on « peut (le) considérer et analyser avec les mêmes critères qu’un livre ou un tableau parce qu’elle est, et c’est ce qui compte le plus, à l’évidence l’œuvre d’un poète »

MISE À NU

 Nous le disions à l’entame, Accattone est une mise à nu de la vie sous-prolétarienne romaine, avec ce qu’elle comporte d’absurde, de minable, et de poétique. Car malgré cette exhibition cruelle, l’œuvre de Pasolini est poétique. Elle est une ode à la culture sous-prolétarienne, en négatif de la « bonne société », en mettant en avant leurs codes propres. Il a souvent été reproché, à tort, à Pasolini d’être nostalgique d’une Italie où l’on vivrait inculte, mais mieux qu’à l’époque de la société de consommation, ce qu’il a toujours vivement infirmé. Accattone n’est pas l’apologie d’une vie de misère, mais il tend à retracer un mode de vie qui a disparu, ou tout du moins qui n’était plus représenté au moment où le réalisateur tourna Théorème. Pasolini n’a jamais été réactionnaire ou conservateur. Si pour lui « avant était mieux », ce n’est que par défaut, non en absolu. Le passé est mieux parce que le présent est infernal. Quand on sait que le poète tenta de transposer dans l’Enfer de Dante notre système capitaliste dans son ouvrage inachevé La Divine Mimésis, cela prend sens.

Cette mise à nu s’accompagna logiquement d’un nouveau langage cinématographique, qui ne fit pas l’unanimité critique. Fellini reprocha ainsi l’usage abondant du traveling qui accompagne les déambulations d’Accattone, ou encore les mouvements de caméra qu’il jugeait comme autant de maladresses, bien qu’il tourna lui-même quelques scènes du film. Pourtant, ce sont ces plans parfois contemplatifs,  ou le suivi de la caméra calqué sur les pas de Citti qui donnent cette ampleur visuelle au film. Le spectateur est plongé dans les venelles de Rome, ses bidonvilles opposés aux nouveaux immeubles, où les sous-prolétaires tentent de survivre en recyclant de vieilles bouteilles, en se prostituant, mais aussi dans leurs divertissements.

Accattone revêt avec le temps une dimension presque nostalgique. Pourtant, Pasolini avait confié à la fin des années 1960 qu’il ne lui serait plus possible de tourner des films similaires. Pour lui, le peuple, et notamment le sous-prolétariat, a disparu, submergé par le consumérisme et son homogénéisation culturelle. Il n’y a plus de peuple, plus de bourgeoisie, seulement la masse. Revoir Accattone revient alors à revisiter la fresque d’un monde à jamais disparu, de son architecture anarchique et décrépite à ses habitants. Cette disparition de la culture sous-prolétarienne, et des cultures particulières en général, est due à l’assimilation des périphéries vers un centre propagandiste unique, qui endoctrine peuple et bourgeoisie d’un même hédonisme de masse.

« Aucun centralisme fasciste n’est parvenu à faire ce qu’a fait le centralisme de la société de consommation. Le fascisme proposait un modèle réactionnaire et monumental mais qui restait lettre morte. De nos jours, au contraire, l’adhésion aux modèles imposés par le centre est totale et inconditionnée. On renie les véritables modèles culturels. L’abjuration est accomplie. On peut donc affirmer que “la tolérance” de l’idéologie hédoniste voulue par le nouveau pouvoir est la pire des répressions de l’histoire humaine »

POÉSIE DE L’ABSURDE SOUS-PROLÉTARIEN

Pour donner corps à la dimension poétique du film, Pasolini a dû chercher un moyen pour compenser l’absence d’expression littéraire, d’où l’importance de la musique dans Accattone. Elle sert à incarner la poésie du monde sous-prolétarien, tout comme elle sert aussi à exprimer ce que ne peut exprimer la seule littérature ; elle est donc à la fois compensatrice et transcendante de celle-ci. La musique est très importante dans l’œuvre cinématographique pasolinienne. Chaque film à son propre univers musical ; Vivendi pour Mamma Roma ou Mozart pour Théorème. Le choix de Bach pour Accattone n’est pas non plus anodin ; Pasolini pensant que sa musique était « la musique en soi, la musique dans l’absolu », et cette dernière confère justement une aura particulière à son film, presque christique parfois, notamment la séquence surréaliste du rêve d’Accattone qui sonnerait presque comme la dernière prière du Christ au mont des Oliviers.

Cette poésie qui accompagne tout le film pour cerner la culture sous-prolétarienne, et le regard en général que donne Pasolini sur la banlieue romaine, découle de ses propres expériences, d’abord littéraires. La Route de Sable, où il fit un tour de l’Italie en 1959, sentant la fin de celle-ci, mais aussi L’Odeur de l’Inde, sont la genèse de sa vision cinématographique dans Accattone. Cependant, c’est la vie absurde et misérable qui doit servir le film. Accattone, proxénète, tombe malgré lui amoureux d’une fille après que sa prostituée soit arrêtée. Bien qu’il tenta d’abord de la mettre sur le trottoir, son amour pour elle prit le dessus, et le poussant à travailler honnêtement pour gagner sa vie et, peut-être, fonder une famille. Seulement, le moule de la « bonne société », l’Italie « honnête et travailleuse » lui est trop inconfortable, et il en est finalement rejeté, incapable de s’adapter aux exigences laborieuses. Juste après son rêve, il finira par voler de la nourriture avec des amis, mais sera interpellé par les carabiniers. Tentant de fuir en moto, il mourra dans une collision avec un autre véhicule. Il n’y a pas de chute dans le scénario du film ; c’est une microhistoire. Il ne faut pas oublier que Pasolini était gramscien ; plus même, il est la continuité de la pensée gramscienne. En cela, il est donc adepte de la théorie de la praxis, qui affirme que les relations sociales sont celles qui forment le processus socio-historique, mais aussi culturel. S’intéresser donc à Accattone et à ses proches est un choix délibéré, montrer l’absurdité et le caractère minable d’un personnage qui n’hésite pas à revendre la chaînette de baptême de son fils pour acheter des cadeaux à sa belle est le creuset du film. Il n’apporte ni morale, ni sens, et ne veut pas le faire, et surtout ne pas permettre d’identification au héros, contrairement au courant néoréaliste qui régnait alors sur Cinecittà. Accattone  est une déchéance sans emphase, sur le plan de la réalisation avec ses gros plans sur les personnages, mais purement poétique dans son acception. C’est un dualisme, comme le plongeon de Citti dans le Tibre à l’image d’un ange, qui, lorsqu’il se redresse, n’est plus « qu’un masque noir, avec ce sable noir collé sur son visage mouillé, sur les paupières, le nez, les jours, le front, le menton. Il n’a plus rien d’humain »

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