Les Braises de Pasolini

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Cela fait quarante ans que Pier Paolo Pasolini fut assassiné pour des motifs qui demeurent toujours obscurs. Toutefois, le temps n’a pas altéré l’image forte et controversée de cet artiste aux multiples facettes; réalisateur, poète, et penseur.

 Mais la figure de Pasolini dépasse aussi la simple dimension culturelle. Militant un temps au Parti Communiste Italien, il fut souvent au cœur de multiples polémiques qui touchaient la vie politique et sociale italienne, notamment son équivocité vis-à-vis du référendum sur l’avortement.

 Fortement imprégné par la pensée d’Antonio Gramsci, Pasolini a toujours eu à cœur d’être une cheville médiatrice entre les classes. À travers toutes ses œuvres, il s’est ainsi toujours attaché à dénoncer le fascisme atavique de la société de consommation et l’acculturation qu’elle entraîne, notamment dans ses derniers films alors que les premiers s’attachaient à mettre à nu la réalité des banlieues romaines et des sous-prolétaires. « Aujourd’hui, il n’y a plus de peuple, il y a la culture de masse », disait-il, qui comprend peuple et bourgeoisie. Faire de la lutte contre l’hédonisme de masse une hégémonie culturelle est donc son but. La Culture est pour lui le moyen de combattre la mainmise de la bourgeoisie sur l’appareil culturel, reproduisant l’idée de guerre de position intellectuelle que théorisait Gramsci.

 ROUVRIR LES CICATRICES POUR GUÉRIR L’AVENIR

Pasolini s’était déjà inscrit à contre-courant de la gauche italienne de l’époque. Ses nombreuses prises de positions qui crispaient le PCI ou sa critique des « huit référendums » organisés par la Démocratie-Chrétienne qu’il assimilait au pouvoir « clérical-fasciste » dans un premier temps en sont les exemples les plus manifestes, mais c’est sa prise de position contre les évènements de Mai 1968 qui lui valurent de nombreuses critiques, la plupart voulant l’assimiler au mieux à un conservateur, au pire à un rouge-brun.

Pourtant, Pasolini s’est toujours évertué à analyser les circonstances et conséquences sociales et culturelles de ces sujets. Quand Pasolini dénonce le caractère vénal des jacqueries estudiantines, il est l’un des seuls à y voir la guerre intestine de la bourgeoisie qu’elles cachent, ces « fils à papa » qui « utilisent contre le néo-capitalisme des armes qui portent en réalité sa marque de fabrique et qui ne sont destinées qu’à renforcer sa propre hégémonie. »

J’ai passé ma vie à haïr les vieux bourgeois moralistes, et maintenant je dois aussi haïr précocement leurs enfants… La bourgeoisie érige des barricades contre elle-même, les fils à papa se révoltent contre leurs papas. La moitié des étudiants ne fait plus la Révolution mais la guerre civile. Ce sont des bourgeois tout comme leurs parents, ils ont un sens légaliste de la vie, ils sont profondément conformistes. Pour nous, nés avec l’idée de la Révolution, il serait digne de rester fidèles à cet idéal.

Dans cette révolte des fils contre les pères, le poète décelait déjà l’émergence de la bien-pensance : « J’entends déjà leurs argumentations : est passéiste, réactionnaire, ennemi du peuple, quiconque ne sait pas comprendre les éléments de nouveauté, même dramatiques, qu’il y a dans les fils ». Pourtant, ce que Pasolini avait mieux compris que tout le monde, et surtout plus que le PCI de l’époque, était ce que remarquait déjà Gramsci dans ses Cahiers de prison ; la jeunesse est toujours au service d’une classe sociale, sa révolte ne servant qu’à déposer la classe traditionnelle pour une autre. Selon Pasolini, aucune révolte ne peut aboutir si elle n’est pas corroborée par la création, soit la poésie, ou la poétique d’une révolte. C’est une vision profondément romantique de la politique, qui fut la clef de voûte de la Révolution Française de 1792 à 1794 sous Robespierre.

Mais Pasolini constatait déjà que cette poésie est rendue impossible par d’autres facteurs, notamment le nivellement par le bas voulu par l’uniformisation de masse, corolaire à l’avènement de la pensée unique. « Une grande œuvre de normalisation parfaitement authentique et réelle est commencée et elle a imposé ses modèles : des modèles voulus par la nouvelle classe industrielle, qui ne se contente plus d’un « homme qui consomme » mais qui prétend par surcroît que d’autres idéologies que celle de la consommation sont inadmissibles. »

Aujourd’hui, la Culture, soumise à la bourgeoisie, n’est vue que dans une perspective utilitariste et productiviste. Progrès et développement vont de pairs dans notre paradigme, il en est de même pour l’art. Dans le quarante-septième numéro du magazine Vie Nuove, Pasolini répondait à un lecteur à propos de l’art moderne :

La peinture abstraite est moderne, au sens courant du mot; pour moi elle est au contraire très vieille: putet, quatridauna est. Produit typique, gloire du néo-capitalisme, elle le représente parfaitement; elle obéit parfaitement à son exigence de non-intervention de la part de l’artiste: “Artiste, occupe-toi de tes affaires intérieures! Que ton art soit le graphique de ton intimité, même la plus secrète, même la plus inconsciente!” Voilà ce que le capital exige de l’artiste. Et le peintre abstrait, triomphalement, exécute son ordre: perdu dans les délices et les angoisses de son intimité, il a même le privilège de pouvoir garder son orgueil. De croire qu’il obéit à l’inspiration la plus secrète et la moins… bourgeoise.

Cela impacte fatalement sur le langage, qui devient physico-mimique : « le langage de la télévision est par nature le langage physico-mimique, le langage du comportement ; qui est donc entièrement miné, sans médiation, dans la réalité, par le langage physico-mimique et par celui du comportement : les héros de la propagande télévisée prolifèrent en millions de héros analogues dans la réalité.

C’est justement parce qu’elle est purement pragmatique que la propagande télévisée représente le moment d’indifférentisme de la nouvelle idéologie hédoniste de la consommation, et qu’elle est donc très efficace ». Cela traduit une véritable colonisation de notre imaginaire, une homogénéisation sans précédent, qui en réalité ne consiste qu’en l’avènement d’un homme nouveau, consommateur et acculturé.

METTRE LE FEU À L’HORIZON

Nous devons repenser notre rapport à la Culture. Trop souvent réduite à sa dimension folklorique ou économique, son enjeu anthropologie est toujours oublié, sinon dénigré et « on n’échappe pas au problème en citant les chiffres réconfortants des ventes de livres de poche, ou les présentations d’œuvres classiques à la radio ou la télévision, si bonnes que soient certaines de ces émissions. Ce ne sont que brouhahas superficiels, saluts à un passé dont l’autorité et la grandeur ne sont plus reconnues que par simple atavisme », comme le disait si bien Georges Steiner. Il n’est aujourd’hui plus possible de rester impavide devant le phénomène d’acculturation, dorénavant institutionnalisé, ni devant sa cause première qu’est la primauté absolue de l’individu. Il n’est plus possible non plus de tolérer l’objectivisation du corps par une sous-culture présentée comme « populaire », pas plus que de supporter l’idée que notre épanouissement passe par la consommation.

En cela, la pensée de Pasolini n’est pas une simple décoration. Elle permet d’aller de l’avant, d’appeler les ombres au grand jour pour que nous puissions trouver notre route. Pasolini est un virus, qui ne supporte pas la représentation moderne d’un « homme-nouveau » par les médias, et encore moins l’abjuration des repères culturels par le consumérisme et la massification des désirs. Cela fait quarante ans que le poète fut assassiné, quarante ans que son combat est absent alors que, plus que jamais, son discours est triomphant. Réhabiliter Pasolini ne passe pas seulement pas des hommages, surtout quand ceux-ci sont accouchés par des acteurs de ce nouveau Pouvoir qu’il détestait tant, mais par un véritable combat culturel. Quand le passéiste célèbre les cicatrices, le révolutionnaire les rouvre pour guérir l’avenir. La pensée pasolinienne consiste à mettre le feu à l’horizon.

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