Interstellar, ode à la surconsommation

Sans titre 1

Interstellar pose un cadre post-apocalyptique classique ; l’épuisement des ressources sur Terre, des énergies fossiles à la stérilité du sol, l’exposition du cadre n’épargne rien. Malheureusement, le film que certains crurent comme un « lanceur d’alerte » écologique s’éloigne vite de cette idée pour, au contraire, glorifier l’esprit pionnier américain et son idéologie afférente, la surconsommation, en sus de plusieurs incohérences qui parsèment l’histoire. Les plus évidentes d’entre elles concernant le fait que l’on voit des véhicules type diesel rouler alors qu’il n’y a plus de pétrole, la culture de maïs alors qu’il s’agit de plantations nécessitant beaucoup d’eau, contrairement à la betterave, et bien sûr la fameuse polémique autour du trou noir, dont la théorie soulevée dans le film fut contredite depuis les années…1970.

Le principe de la Science-Fiction, comme le rappelait Valerio Evangelisti en 2001 dans le Monde Diplomatique, devait être « guide la résistance contre la colonisation de l’imaginaire », et que pour cela, il fallait « une narration « maximaliste », consciente d’elle-même, qui inquiète et ne console pas ». « Avec la métaphore, la science-fiction a su percevoir, mieux que toute autre forme de narration, les tendances évolutives (ou régressives) du capitalisme contemporain. Cela lui a souvent permis de dépasser les limites habituelles de la littérature et de se répandre dans les mœurs, les comportements, les façons de parler ordinaires, dans la vie quotidienne, en un mot ». En clair, la Science-Fiction doit interroger le réel, le confronter au « pouvoir moderne » (ou « nouveau Pouvoir » chez Pasolini), bref, prendre la mesure du rayonnement doctrinaire de la machine du contrôle social, et c’est en cela qu’elle s’oppose justement au « mainstream » que l’on nous vend à grand renfort de marketing.

Or, si Interstellar semble, à l’entame, s’inscrire dans cette perspective, l’on se rend compte à la fin du film qu’en réalité tout cela n’est qu’une vaste apologie de la surconsommation. Si nous comprenons bien sûr que le monde ne se transforme pas en écume de cendres sans intervention humaine, c’est la gravité d’icelle qui est amenuisée par la morale de fin. L’esprit pionnier susmentionné est la clef de voûte du film, bien que cryptique. Elle justifie la surexploitation, du fait qu’un « plan B » resterait possible. Interstellar nous réconforte en brisant l’idée qu’il n’y aura pas de deuxième Terre, en nous en amenant une, nous déculpabilisant des mutilations que nous faisons subir à la première. La planète est devenue objet de consommation comme n’importe quel appareil jetable. N’ayons donc plus peur de consommer, dans le pire des cas nous aurons toujours un autre lieu où nous pourrons recommencer !

Cette interprétation pourrait nous paraître loufoque, à nous, sages d’un vieux continent qui a toujours prétendu être plus rationnel que le reste du monde, mais elle ne l’est que si nous n’avons pas la rigueur de remettre cette histoire dans son contexte. Le cadre culturel et psychologique d’Interstellar est étasunien, pas français, italien ou allemand, c’est donc un paradigme différent qui s’applique, dont l’esprit pionnier n’est qu’un élément. Nous parlons ici d’une culture qui a érigé le progrès et le développement en une dyarchie économique et sociale indépassable, suivant la logique capitaliste qui a toujours anthropologiquement imprégné la pensée étasunienne. L’idée d’abjurer les enjeux écologiques dans le moule consumériste n’est donc pas aussi excentrique que l’on pourrait le penser. L’art d’Interstellar est de l’avoir fait d’une manière particulièrement subtile. Outre la réalisation magnifique qui nous plonge avec ravissement dans les confins du cosmos, le scénario allie cadre « minimaliste » et « maximaliste ». À savoir que ce sont les intrigues intimistes du film qui lui donnent cette ampleur dramatique qui arrache des larmes au spectateur trop sensible pour se rendre compte de la réalité qui se cache derrière. La grande cause du film n’est conçue en fait que pour leur donner une plus grande force, réutilisant les codes de la micro-histoire, mais pas cette fois-ci pour mieux dénoncer l’horreur réelle, contrairement à La Vie Est Belle de Benigni qui demeure le symbole du genre, mais pour renforcer le drame intimiste des personnages.

Interstellar n’est donc pas une dystopie à proprement parler, soit une vision pessimiste de l’avenir dénonçant implicitement les dérives contemporaines de sa réalisation. Sous couvert de le faire, elle nous déculpabilise du poids trop lourd de notre impact sur l’environnement en nous consolant à l’idée qu’une « Planète B » serait possible. Ainsi, tout devient éphémère, consommable, sans raison et sans scrupule. Il n’est non plus pas prétexte à une réflexion profonde aux dimensions nietzschéennes qu’un 2001 – auquel il fut souvent comparé durant sa promotion – accomplit savamment. Ne resterait donc plus qu’à nous débarrasser des chaînes trop lourdes de notre bonne conscience pour nous vautrer dans le consumérisme doux et irresponsable.

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3 réponses à “Interstellar, ode à la surconsommation

    • Merci beaucoup ! Il est vrai que le fond est très nihiliste, mais finalement, le consumérisme est un nihilisme. C’était l’aspect que j’ai trouvé le plus heurtant dans ce film, qui fait passer insidieusement ce message sous couvert de drame intimiste et de beauté visuelle.

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  1. Faudrait que je revoie le film, mais si je me souviens bien les passagers du vaisseau colonisateur spatial sont finalement qu’une partie très réduite de la population mondiale, la majorité restant succomber sur Terre. Je pense que c’est surtout dû aux incohérences du scénario, qui débute son histoire sur une Terre passéiste et régressant technologiquement pour soudain jouer l’immense gap salvateur dans la conquête spatiale.

    J’avais beaucoup aimé la relation père/fille qui m’avait ému aux larmes durant mon visionnage, mais si je creuse un peu le background du film, je crois surtout qu’il sert un peu de décors bancal pour créer une contemplation et une atmosphère crépusculaire.

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