Éternel retour du décadentisme

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Le décadentisme, courant né au XIXe siècle, et porté par des auteurs aussi célèbres que Baudelaire, Péguy, ou d’Annunzio, fait son grand retour dans nos milieux intellectuels. Mouvement justement appelé « fin-de-siècle », notamment en littérature où celle-ci connaissait une production inflationniste, il s’est toujours érigé contre l’idée d’un progrès ou d’un modernisme qui aurait pour mission de tout emporter dans son sillage, au service d’une logique éminemment tautologique. Ce progrès décadent n’a jamais été aussi prégnant qu’aujourd’hui, à travers l’aliénation que provoquent la société de consommation, l’assèchement intellectuel du politique et des littérateurs, et l’hégémonie totalitaire et totalisante d’une certaine bien-pensance. Georges Steiner disait très justement que l’« on n’échappe pas au problème en citant les chiffres réconfortants des ventes de livres de poche, ou les présentations d’œuvres classiques à la radio ou la télévision, si bonnes que soient certaines de ces émissions. Ce ne sont que brouhahas superficiels, saluts à un passé dont l’autorité et la grandeur ne sont plus reconnues que par simple atavisme ».

DÉCADENTISME CONTRE DÉCADENCE

Péguy avait ce sens de la formule, poétiquement tournée, selon laquelle « le monde moderne avilit. Il avilit la cité, il avilit l’homme. Il avilit l’amour ; il avilit la femme. Il avilit la race ; il avilit l’enfant. Il avilit la nation ; il avilit la famille. Il avilit même, il a réussi à avilir ce qu’il y a peut-être de plus difficile à avilir au Monde : il avilit la mort ». Le décadentisme n’est pas l’apologie de la décadence, il est son contrepied, cynique et pessimiste. Il réfute l’idée que le Progrès soit réellement le progrès, surtout quand ce dernier consiste en un déracinement total de l’Homme au profit d’un habitant du village mondial où, à force de vouloir être tout, l’on est rien. Cette « culture de masse », dans sa volonté de niveler les Hommes vers un seul être, représenté médiatiquement, un homme-masse qui consomme sans réfléchir, au point qu’on en vienne à objectiviser notre propre corps comme moyen de consommation et de représentation optimale, n’est en fait qu’une régression violente, une décadence qui revêt les atours du progressisme bien-pensant pour mieux être accepté par nos sociétés post-Mai 1968. Pasolini écrivait lui-même que « le nivellement « culturel » qui en dérive concerne tout le monde : peuple et bourgeoisie, comme ouvriers et sous-prolétaires. Le contexte social a changé dans le sens d’une unification extrême. La matrice qui donne naissance à tous les Italiens est désormais unique ; il n’y a donc plus de différence notable, […] ils sont culturellement, psychologiquement, et, ce qui est plus impressionnant, physiquement, interchangeables ». Seulement, ce qui était observable dans la péninsule italienne s’est propagé généralement dans les pays d’Occidents qui se sont alignés sur le mode de pensée étasunien ; « le nouveau fascisme ne rend plus différent : il n’est plus rhétorique sur le mode humaniste, mais pragmatique sur le mode américain. Son but est la réorganisation et le nivellement brutalement totalitaire du monde », disait encore Pasolini, et l’on ne peut que constater la justesse de ses propos.

CONTRE LA TAUTOLOGIE DU PROGRÈS

Car le progrès que l’on nous vend n’est pour le décadentiste qu’une vaste fumisterie tautologique, qui ne vaut que pour elle-même ; le progrès pour le progrès, comme si son seul nom valait toutes les raisons du monde de le rejeter. Et pourtant, ce progrès d’aujourd’hui s’est mué en machinerie obèse qui écrase tout ce qui se dresse face à lui. Au nom du progrès, nous devrions nous libérer des chaînes trop glorieuses de notre passé, nous débarrasser de l’ombre trop auguste de notre Histoire, comme autant de mauvais souvenirs nous ramenant à notre propre médiocrité, alors qu’il y aurait tant à gagner à se vautrer dans les joies du constructivisme et de l’hédonisme. Ce que Baudelaire écrivait en 1855 prend un écho tout particulier à notre époque : « Il est encore une erreur fort à la mode, de laquelle je veux me garder comme de l’enfer. Je veux parler de l’idée du progrès. Ce fanal obscur, invention du philosophisme actuel, breveté sans garantie de la Nature ou de la Divinité, cette lanterne moderne jette des ténèbres sur tous les objets de la connaissance ; la liberté s’évanouit, le châtiment disparaît. Qui veut y voir clair dans l’histoire doit avant tout éteindre ce fanal perfide. Cette idée grotesque, qui a fleuri sur le terrain pourri de la fatuité moderne, a déchargé chacun de son devoir, délivré toute âme de sa responsabilité, dégagé la volonté de tous les liens que lui imposait l’amour du beau : et les races amoindries, si cette navrante folie dure longtemps, s’endormiront sur l’oreiller de la fatalité dans le sommeil radoteur de la décrépitude. »

Le progrès, aujourd’hui, ne s’entend que comme l’épanouissement que nous pourvoiraient les bienfaits de la société de consommation, une égalité dont on n’appréhende le but que sous le prisme de l’hédonisme. Ce mode de pensée matérialiste, qui abjure les véritables repères culturels, nous transforme en vulgaires automates acculturés, mené par la classe dominante intéressée seulement par l’idée de « développement », où tout est sacrifié au nom du profit. Où est la culture, lorsqu’elle est subordonnée à lui ? Lorsque le langage est soumis aux impératifs de la communication ? Où est la culture, enfin, lorsque la centralisation des modèles et de la pensée réduit à néant toute idée de culture nationale, soit la moyenne des cultures particulières d’une Nation ? Nous n’avons plus le droit de penser autrement que selon les règles paradigmatiques dispensées par les médias de masse, dont le langage physico-mimique colonise nos esprits ; et encore moins d’être les détracteurs d’un art déraciné qui, aux fins utilitaristes, ne se réalise que dans sa promiscuité avec l’Argent, mais n’offre rien, et ne magnifie rien. L’art de la provocation, que maniait avec brio Pasolini, n’est pas celui du Vagin de la Reine, et ne saurait jamais l’être. Le décadentisme, s’il provoque aussi dans la violence de ses dénonciations, n’a non plus pas vocation à demeurer l’épouvantail d’un système quelconque, ni à en faire partie. Il n’est qu’une prise de conscience d’un malaise, non pas social, mais peut-être civilisationnel, aussi pompeux que ce mot puisse paraître. Si Dieu est mort, c’est parce que nous l’avons tué, disait un philosophe bien connu. Être décadentiste, c’est être écœuré par le désenchantement d’un monde moderne et de progrès.

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