Repenser la culture avec Pasolini

Gramsci_Pasolini

Pier Paolo Pasolini s’est éteint il y a quarante ans, assassiné sur une plage d’Ostie pour des motifs qui demeurent toujours obscurs. Consacré comme le plus grand poète italien du siècle dernier par Moravia, il demeure aussi un important penseur politique de gauche, notamment dans les rapports qu’entretient la société avec la Culture, et l’instrumentalisation, sinon la dénaturation d’icelle par les médias de masse au service du consumérisme.

En ce sens, la pensée pasolinienne s’inscrit dans la continuité de « l’hégémonie culturelle » théorisée par Gramsci, dont le réalisateur fut imprégné toute sa vie. Si Gramsci indique que la révolution ne pourrait se faire que par étapes, elle doit nécessairement passer par une lutte culturelle, celle-ci devant devenir l’intérêt majeur des classes populaires contre la bourgeoisie. Pasolini a pleinement embrassé cette voie lors de ses nombreuses réalisations cinématographiques et littéraires, qui trouvèrent leur apothéose dans son film La République de Salò.

La mainmise de la bourgeoisie sur l’appareil culturel reste en effet le combat de Pasolini qui illustre le mieux sa pensée, et sa lutte contre le fascisme atavique qu’il voyait à juste titre dans la société de consommation. Pour lui, « la  culture indique au sens anthropologique et sociologique du terme, le savoir et la façon d’être de tout un peuple, une série infinie de normes, qui déterminent la vision de la réalité et le comportement de ce peuple. » Or, la société de consommation n’a pour but que de détruire les repères culturels qui nous définissent au profit d’un « homme-masse », qui n’est rien d’autre qu’un consommateur acculturé, mu par un hédonisme qui lui fait croire que la consommation est une forme d’égalité ; « chacun ressent l’anxiété dégradante d’être comme les autres dans l’acte de consommer » . Quarante années après, cette vérité est plus que jamais solidement ancrée dans nos mœurs. L’apologie de l’hédonisme de masse se retrouve dans cet art déraciné qui fait des procès inquisitoriaux à quiconque le remet en cause, à l’image du Vagin de la Reine, qui catalogua soigneusement tous ses détracteurs en « faschosphère », incapable de comprendre la beauté que tente de lui inculquer la bien-pensance dominante malgré leur allégeance affichée à Mammon. « Aucun centralisme fasciste n’est parvenu à faire ce qu’a fait le centralisme de la société de consommation. Le fascisme proposait un modèle réactionnaire et monumental mais qui restait lettre morte. De nos jours, au contraire, l’adhésion aux modèles imposés par le centre est totale et inconditionnée. On renie les véritables modèles culturels. L’abjuration est accomplie. On peut donc affirmer que “la tolérance” de l’idéologie hédoniste voulue par le nouveau pouvoir est la pire des répressions de l’histoire humaine », disait Pasolini, et il avait tristement raison.

L’assise totalitaire de ce paradigme niveleur n’est permise que par les médias de masse, ainsi que le poète le dénonçait. Ils créent et promeuvent leurs propres modèles, mais afin de s’assurer la mainmise totale sur l’individu, ils façonnent aussi leurs propres épouvantails pour faire croire à un simulacre d’opposition. Des Inrocks au Petit Journal, en passant par Libération, tous se compromettent dans la même catéchèse d’homogénéisation culturelle. Secret Story a succédé au  Grand Échiquier, Musso et Levi à Gracq et Pasolini lui-même ; «  le type d’homme ou de femme qui compte, qui est moderne, qu’il faut imiter et réaliser, n’est pas décrit ou analysé : il est représenté ! ». Avec la mondialisation, cette centralisation fascisante suit une croissance géométrique ; les marchés du livre européens sont submergés par le soft power étasunien qui nous abreuve de ses propres modèles, dont le but n’est rien d’autre que la réorganisation et le nivellement brutalement totalitaire du monde par la colonisation de notre imaginaire.

Dans sa lutte contre le modernisme libéral, Pasolini s’est appliqué à être une cheville médiatrice entre les couches sociales. Si les vrais repères culturels furent abattus par l’empire de la consommation, il s’est toujours échiné à faire de la Culture un enjeu social, sinon anthropologique, appliquant la théorie de l’hégémonie culturelle ; une guerre de position contre le nouveau Pouvoir où le rôle de la Culture a un rôle crucial dans l’action politique. Or, cette hégémonie ne peut être seulement portée par les syndicats et les partis politiques, même s’ils doivent aussi réarticuler leur action ; elle doit aussi être saisie par les intellectuels et les citoyens. Les relations sociales, plus importantes que les rapports sociaux selon Gramsci, déterminent la formation des idées. Résister n’est qu’un vain mot s’il n’est pas accompagné des forces spirituelles qui la sous-tendent. Selon Pasolini, sans poésie innervant les âmes, une résistance succombera toujours au système d’uniformisation qu’elle prétendait combattre.

Article paru initialement sur le site des Jeunes du MRC

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5 réponses à “Repenser la culture avec Pasolini

  1. Pingback: Pasolini, pourfendeur du “fascisme de consommation” | Le Comptoir·

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